Fais-moi un enfant
Quand je suis arrivée au Nunavik, avec mon teint pâle, mes cheveux blonds, mes dents blanches, je me suis sentie comme du liquid paper. Du liquid paper qui allait effacer et corriger certaines situations / comportements dans ce peuple au teint foncé, aux cheveux noirs et aux dents brunes. Mauvaise manière de penser, me direz-vous ? Peut-être, selon un certain point de vue. Mais pas selon le mien. On s’entend, je n’avais pas à l’esprit le déversement de tonnes et de tonnes de liquide correcteur; seulement quelques petites gouttelettes, ici et là, afin d’apporter un peu du mien à ce peuple en pleine crise identitaire.
Vivre au Nunavik, c’est vivre dans un autre pays, un autre monde et, certains jours, dans une autre galaxie. Il faut rester les yeux et les oreilles grandes ouvertes et oublier tout ce qu’on connait. J’ai donc laissé de côté le liquid paper pour quelques minutes, le temps qu’il faudrait pour absorber la quantité de bouleversements de valeurs que j’allais vivre.
Le premier de cette série s’est produit lors de ma rencontre avec ma seule et unique élève de 5e secondaire, Minnie. Minnie est âgée de 21 ans, et lors du test de redressements assis, elle m’a regardé et m’a dit:
« Nancy, je ne peux pas le faire.
– Pourquoi ? Tu as mal quelque part ?
– Non. Ce n’est pas ça. Je suis enceinte. »
Surprise ! Une élève enceinte ! Une première dans ma carrière. Je l’accompagne donc sur le banc et discute avec elle. C’est à ce moment que j’apprends qu’elle est enceinte de son deuxième enfant. Elle a eu une fille 5 ans auparavant, qui est présentement élève à la maternelle. Quand elle a accouché, elle a donné sa fille à sa mère et la petite a été élevée comme sa sœur. L’enfant qu’elle porte, elle prévoit le garder et emménager avec le père de ce dernier, un gars qu’elle a rencontré l’été précédent et qui vit à Montréal.
C’est en discutant avec elle que j’ai réalisé que de donner son bébé était une pratique plus que courante chez les Inuits. Et pas seulement la fille qui donne son bébé à sa mère, mais la sœur qui le donne à sa sœur, la mère qui DEMANDE à sa fille de tomber enceinte et de lui donner un bébé… Seulement depuis la mi-août, j’ai été témoin de 6 « dons » de bébés.
On a beaucoup de difficulté à faire adopter des pratiques sexuelles sécuritaires aux Inuits et surtout à leur faire porter le condom / prendre la pilule. Ils sont plus que religieux, la contraception n’est donc pas bien vue et parler d’avortement serait comme de vouer un culte à Satan lui-même. Pas surprenant que les filles tombent enceinte pour la plupart entre 14 et 17 ans.
Pour en rajouter, il y a ces mères qui, rendues plus âgées, leur dernier-né étant maintenant admis à l’école, tournent en rond et se demandent à quoi leur existence rime si elles ne peuvent plus élever d’enfants. Elles se tournent donc vers leur plus vieille et leur demande de bien vouloir devenir un incubateur pour les prochains mois.
Comme je disais, un autre pays, un autre monde, un autre univers.
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