Une grève du sexe pour la paix

L’Histoire a eu cette prétention de scinder l’humanité en deux. Peut-être doit-on mettre la faute sur ce « H » gigantesque, mais force est d’admettre qu’ombre fut faite aux réalisations des femmes. Bien que le déséquilibre persiste, maintes activistes, sociologues et historien(ne)s contemporain(e)s interrogent les épistémologies autrefois dominantes et mettent en relief les combats menés par ces femmes déterminées à transcender leur réalité.

Illustration nº 1 d’une Histoire marquée par l’inventive résistance des femmes

Faisant écho à l’œuvre théâtrale de la Grèce antique Lysistrata (laquelle met en scène des femmes songeant à se refuser à leurs maris afin de mettre un terme à la guerre) des milliers de femmes protestèrent contre la violence au cours de la dernière décennie en organisant une grève nationale… du sexe.

En 2002, des milliers de femmes soudanaises mirent en œuvre le moyen de pression proposé par Samira Ahmed, une ancienne professeure universitaire. Un moyen de pression indubitablement singulier au sens où les femmes priveraient leur mari de relations sexuelles jusqu’à ce que la paix soit rétablie. Lancée dans un pays ravagé par deux décennies de guerre civile entre le Nord et le Sud, une telle proposition peut sembler ingénue. Et pourtant, selon Ahmed : « [w]omen decided that by witholding sex from their men they could force them to commit to peace—and it [has] worked.» En effet, cette forme de résistance s’est révélée efficace au sens où elle a exercé une pression supplémentaire sur les responsables des négociations politiques, c’est-à-dire les hommes. Or, il est à noter qu’en 2005, un accord de paix fut conclu entre le Nord et le Sud du Soudan, résultat de l’interaction entre diverses actions militantes et populaires.

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En 2009, craignant une escalade de violences postélectorales alors que la relation entre le premier ministre et le président se détériorait, des groupes de femmes kényanes exhortèrent les deux hommes d’État à régler immédiatement leurs différends. Afin d’appuyer leur demande ces groupes de femmes lancèrent une grève nationale… du sexe. Rukia Subow, une activiste kényane souligne que

[w]e have seen that sex is the answer. It does not know tribe, it does not have a party, and it happens in the lower households.

Ainsi, la pression exercée par les femmes kenyanes s’est révélée intenable pour de nombreux hommes kényans. À cet effet, nous retiendrons les sages paroles de James Kimondo, lequel révéla aux journalistes que la grève du sexe avait accru son niveau de stress et d’anxiété mentale, et provoqué chez lui de l’insomnie.

En revanche, Patricia Nyaundi, directrice de la Fédération des femmes avocates au Kenya explique que la grève du sexe se fait porteur d’un message beaucoup plus large, à savoir que l’idée intrinsèque consiste à «to deny ourselves what we consider essential, for the good of our country.» Au final, la grève nationale eut des effets bénéfiques incontestables : d’une part, elle donna l’assurance aux Kényanes que leur voix avait le potentiel d’être entendu dans l’espace public. À cet égard, la femme du premier ministre du Kenya annonça qu’elle soutenait corps et âme les moyens de pression mis de l’avant par les groupes de femmes. D’autre part, le premier ministre et le président se résolurent enfin à discuter… une fois la grève terminée.

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La grève du sexe ne constitue qu’une illustration de l’inventive résistance des femmes dans l’histoire contemporaine. Par des moyens provocateurs et audacieux, nombreuses sont les femmes ayant combattu l’injustice à leur manière, misant sur la non-violence. Comme quoi ensemble, par de petits actes de résistance, il est possible de réécrire l’Histoire.

À quand la prochaine grève du sexe?

(+) Pour en apprendre davantage sur Comment des actes de courage, de ténacité et d’ingéniosité peuvent changer le monde, je vous invite à lire l’inspirant et passionnant recueil Small Acts of Resistance de Steve Crawshaw (Amnesty International) et John Jackson (Burma Campaign UK) publié en octobre 2010.

* Les exemples cités dans ce billet sont tirés de cet ouvrage.

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