Pas assez féministe?
Je suis féministe. Je le déclare haut et fort. Je m’insurge contre les publicités qui abusent du corps de la femme. Je participe à des débats publics sur la question du féminisme et de la condition des femmes en général. Je me sens représentée par la Fédération des femmes du Québec. J’adhère aux combats des groupes de femmes contre l’oppression des femmes sous toutes ses formes. Je considère qu’il est de mon devoir de dénoncer les attaques anti-féministes et masculinistes qui fusent de partout. J’ai participé activement à l’organisation de Journées féministes dans mon université. Je me considère féministe radicale. Lorsque j’aurai des enfants, je leur ferai connaître les luttes féministes et leur enseignerai que le combat se poursuit.
Pourtant, être féministe m’épuise.
Ce n’est pas que j’aie de la difficulté à en parler autour de moi, au contraire : dès que l’occasion se présente, j’en parle aux gens de mon entourage, j’en parle à mes collègues, j’en parle sur divers blogues et autres médias sociaux. Je regarde les jeunes filles que je croise dans la rue et dans le métro et je sais qu’en parlant avec elles je serais capable de leur faire comprendre que le monde dans lequel elles vivent est le produit de luttes de millions de femmes. Je suis certaine que je pourrais faire naître chez elles une lueur de féminisme et cette certitude me remplit d’espoir.
Le problème, ce qui draine toute mon énergie de militante, c’est lorsque j’assiste à des débats entre féministes, sur la question du féminisme, et que le message que je reçois est : « tu n’es pas assez féministe pour faire partie du groupe ». Effectivement, je ne suis pas une chercheuse sur la question féministe, je ne suis pas une activiste de première ligne et je n’ai pas de talent particulier pour la rhétorique. Je ne m’exprime pas très bien lors des débats et les mots ne me viennent pas spontanément lorsque je reçois des critiques. C’est pourquoi je me tiens loin de grandes tribunes et préfère vivre mon féminisme de façon plus discrète, un geste à la fois, un interlocuteur à la fois. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir les mêmes idéaux que ces féministes flamboyantes qui dirigent le mouvement.
J’ai l’impression d’avoir la même vision du féminisme que ces femmes qui ont l’énergie de crier leur indignation haut et fort, à chaque semaine sur la place publique. Ces femmes étudient le féminisme, pensent le féminisme et le vivent dans toutes leurs actions. J’admire leur intelligence, leur courage et leur force de caractère. Je sais qu’elles font un boulot incroyable pour la visibilité des femmes dans la société et je respecte énormément leur travail.
Là où l’attitude de certaines d’entre elles me blesse c’est lorsqu’elles me font comprendre que je ne suis pas assez féministe – parce que je ne suis pas leur exemple à la lettre, parce que je crois que le féminisme se vit aussi dans les petites choses. Je n’ai pas leur verve pour m’exprimer, certes, et je n’ai pas lu des tas de textes académiques sur le sujet, c’est vrai. Malgré tout, j’ai une tête sur les épaules et un esprit critique suffisamment aiguisé pour comprendre les problèmes qui se posent aux féministes et vouloir y remédier. J’ai l’impression toutefois que certaines femmes se montrent paternalistes en me disant comment être féministe. N’est-ce pas là le plus grand des paradoxes?
Il existe des tas de façons d’être féministe, autant qu’il y a de féministes. Les grandes penseuses du mouvement sont les premières à le reconnaître. On a besoin de toutes les sortes de féministes : celles qui crient et créent les débats sur la place publique et celles qui font vivre le féminisme au quotidien. Pourquoi alors est-ce que certaines femmes, intentionnellement ou non, me culpabilisent et veulent me façonner à leur image? Pourquoi cherchent-elles à fermer toutes les voies qui ne vont pas exactement dans la même direction? Nous sommes pourtant toutes féministes et partageons toutes la même vision sociale. Pourquoi, dans ce cas, ne pas nous respecter mutuellement et ne pas nous appuyer?
Je resterai toujours féministe, la question n’est pas là.
Je trouve anormal de revenir chez moi honteuse, après une discussion entre féministes. Je devrais revenir gorgée de projets et d’espoir, comme lorsque je participe à des marches rassemblant différents groupes de femmes. Ce n’est pas le cas après avoir assisté à une soirée sur le féminisme dans les médias de masse. Je me sens coupable, pas assez féministe. Pourtant, la soirée offrait des présentations sur différents aspects du féminisme, différentes façons de le vivre et de le défendre. Le débat qui a suivi a soulevé plusieurs questions intéressantes et légitimes. J’ai cependant encore une fois sentie qu’on tapait sur la tête du trois-quarts des femmes présentes parce que leur militantisme n’était pas à la hauteur des attentes de certaines. J’aimerais que ces femmes qui critiquent les initiatives féministes qu’elles jugent – peut-être avec raison d’ailleurs – trop timides comprennent qu’on n’a pas toutes l’énergie de vivre notre féminisme comme elles et que notre façon de partager nos convictions est peut-être tout aussi valable que la leur.
J’aimerais aussi ne pas avoir eu besoin de me justifier en tant que féministe avant d’écrire ce texte. Pourtant, j’ai jugé qu’il était nécessaire de le faire si je souhaitais que mon point soit entendu.
Voilà, c’est dit.
Anne-Julie Néron
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