Quelques débats qui ont marqué le mouvement des femmes et le féminisme

Les États généraux du féminisme ont eu lieu le 27 et 28 mai 2011 à Montréal. J’ai présenté ce bref exposé au début de la soirée.

De nombreux débats sont survenus au cours des décennies, entre les féministes, car il n’y a pas qu’un seul féminisme. Il faut avoir le courage d’examiner ces débats en face. Au-delà de la peur de se disputer, de la tentation de faire l’autruche, de la difficulté de concilier théorie et pratique, il faut examiner lucidement la situation; il faut faire le pont entre les différentes générations de féministes, et notamment avec les jeunes féministes Rebelles. Quand on veut changer le monde, il faut accepter de se disputer un peu.

Les années 1970

L’émergence du féminisme radical en 1969, avec l’apparition du FLF, groupe de jeunes féministes, vient bouleverser la scène jusqu’alors dominée par la FFQ. Celles qui se disent radicales (elles vont à la racine des problèmes, dénoncent le patriarcat et le capitalisme) s’opposent alors aux militantes réformistes de la FFQ. Leurs analyses réciproques de la «condition des femmes» sont contrastées. Les radicales parlent d’oppression. Les réformistes parlent de discrimination. Les radicales veulent révolutionner la société. Les réformistes veulent améliorer la société. Les radicales considèrent la famille, le mariage, la maternité comme les institutions clefs du patriarcat. Les réformistes souhaitent plutôt les transformer pour permettre aux femmes d’assurer leur autonomie tout en protégeant les liens familiaux ou du moins, les aménager autrement. De cette différence naissent des opinions divergentes sur

1.    L’avortement (Plusieurs femmes, notamment au sein de l’AFÉAS, s’y opposent et le débat à la FFQ est très difficile).
2.    La violence (complètement ignorée dans le Rapport Bird). La FFQ ne s’y intéresse qu’en 1979 en en faisant le thème de son congrès.
3.    Le salaire au travail ménager (la majorité des groupes de femmes s’y opposent farouchement alors que les femmes retenues à la maison y sont favorables). La question semble avoir sombré dans l’oubli, mais sa pertinence reste entière, quarante ans plus tard.
4.    La critique de la féminité : les jeunes féministes remettent en question les diktats de la mode (maquillage, bigoudis, talons haut, rasage, etc) Ce n’est certes pas une position majoritaire parmi les féministes réformistes.
5.    La politique d’ensemble, mise en place par le Conseil du Statut de la femme en 1978. Les Groupes de femmes restent très critiques.
6.    Le débat hétérosexualité/lesbianisme sur le difficile questionnement que les lesbiennes posent relativement à la «contrainte à l’hétérosexualité». Lesbiennes et hétérosexuelles s’opposent dans plusieurs groupes de femmes et contribuent à faire éclater le groupe.
7.    La non mixité : quelques féministes voudraient collaborer avec les hommes; d’autres exigent la non-mixité.
Ces deux dernières questions continuent de susciter des positions divergentes et ont un impact certain sur le fonctionnement des groupes de femmes.

Au moment du référendum sur la souveraineté de 1980, on retrouve des féministes dans les deux camps. Le Camp du «Non» limite exclusivement ses analyses à la question constitutionnelle et rassemble surtout des femmes venues de la FFQ. Le Camp du «Oui» associe l’autonomie des femmes à l’autonomie du Québec. L’idéal d’apolitisme à la FFQ ne tient plus guère la route. Les jeunes féministes, au contraire, ont toujours proclamé clairement leurs choix politiques : «Pas de libération des femmes sans libération du Québec. Pas de libération du Québec sans libération des femmes».

Les années 1980

Plusieurs éléments nouveaux se mettent en place.
À partir de 1980, c’est tout le féminisme qui est présenté comme «radical» par les medias.
On assiste aussi à l’émergence du masculinisme qui accuse les féministes d’être responsables des problèmes que vivent les hommes.
On parle de plus en plus de post-féminisme et de nombreuses femmes proclament leur antiféminisme.
Durant les années 1980, les principaux services destinés aux femmes se mettent en place et se structurent en regroupements. Un grand nombre de féministes deviennent des salariées.

Après que les problèmes de la violence (violence domestique, viol, harcèlement sexuel, viol conjugal, santé des femmes, pornographie) sont devenus une préoccupation collective, dès la fin des années 1970, de nouvelles divergences s’expriment.
1.    plusieurs féministes refusent de participer à un «Colloque sur la violence», (1980) lequel, selon elles, donne trop la parole aux personnes qui font fonctionner les institutions (intervenant-e-s de la justice, des services sociaux, de la police) et pas assez à celle qui subissent la violence.
2.    Les maisons d’hébergement se divisent en deux groupes (le «Regroupement» et la «Fédération»,) qui ont des pratiques, des analyses, des procédures, des politiques d’accueil différentes.
3.    Des femmes féministes (journalistes, femmes politiques, femmes d’affaires) estiment que le féminisme victimise les femmes aux prises avec la violence et les empêche de se prendre en main.
4.    Des différences s’expriment entre les féministes universitaires et les féministes-terrain pour les analyses, les solutions, les pratiques.

Certes, dans l’ensemble des aspects socio-politiques de la réalité des femmes, plusieurs revendications sont soutenues par l’ensemble des féministes :
Le congé de maternité; les garderies; l’égalité salariale et, plus tard, l’équité salariale; la conciliation travail-famille (ou famille-travail, c’est selon); le nouveau Code de la famille; les régimes de retraite; la politique familiale; le paiement automatique des pensions alimentaires : on déplore la lenteur de la mise en place du système; la pratique des sages-femmes et la démédicalisation de l’accouchement.

Mais d’autres questions ne suscitent pas l’unanimité :
1.    La loi sur le patrimoine familial en 1989
2.    L’aide sociale aux femmes monoparentales : des féministes estiment qu’elles doivent entrer sur le marché du travail.
3.    La médiation obligatoire pour les divorces et les séparations. Le CSF exprime de vives réticences en 1997.
4.    La maternité assistée (fertilisation in vitro, etc) La maternité est-elle un droit absolu pour les femmes? Les réponses ne sont pas unanimes.

Le tournant du siècle

Enfin, depuis la fin du XXe siècle, de nouveaux débats se profilent :
•    La pornographie : il faut être contre la censure et plutôt s’approprier la pornographie pour imposer nos propres fantasmes pensent certaines féministes.
•    La prostitution, qui se nomme de plus en plus le travail de sexe, est vue comme une aliénation par les unes et comme un travail par les autres. L’adhésion de Stella (le regroupement des travailleuses du sexe) à la FFQ pose ouvertement des divergences profondes sur la question de la décriminalisation de la prostitution.
•    L’intégration des femmes immigrantes (notamment en 1990, au moment de la célébration du cinquantième anniversaire du droit de vote, présidée par Lise Payette) pose certains problèmes. Les femmes immigrantes cherchent souvent à obtenir leurs propres services : de plus en plus l’analyse féministe doit se conjuguer avec le phénomène du racisme. Depuis le débat sur les accommodements raisonnables, deux positions se font face : les tenantes de la laïcité (le CSF notamment) s’opposent clairement au port du voile dans la fonction publique et para-publique. Face à elles, les tenantes de la laïcité ouverte (la FFQ notamment) tiennent à respecter les positions des femmes qui se disent à la fois musulmanes et féministes.
•    L’hyper sexualisation des adolescentes : réussite du féminisme disent quelques unes : les jeunes filles s’assument. Échec du féminisme disent les autres.
•     La présence des lesbiennes dans le mouvement des femmes demeure problématique: trop importante pour les unes, pas assez visible pour les autres.

Comme le disent les jeunes féministes radicales du XXIe siècle, «Le corps des femmes est encore un champ de bataille».

On doit réaliser que les intérêts des femmes qui s’affirment et profitent des gains du féminisme et les intérêts de celles qui sont aux prises avec les effets souvent conjugués du sexisme, du racisme et de l’exploitation économique ne sont pas superposables.
Est-il possible de parler pour toutes les femmes?
Enfin, y a-t-il un lieu pour de très jeunes féministes qui ne sont pas touchées par les questionnements de l’identité sexuelle et les problématiques «queer»? Faut-il admettre les hommes dans les luttes féministes?

Ce rapide panorama exigerait de longues explications, beaucoup de nuances et bien des distinctions théoriques. Mais on ne m’a accordé que dix minutes.

Micheline Dumont
Historienne
Le 27 mai 2011

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