24h dans la vie d’une femme, c’est l’occasion de découvrir,  une fois par mois, toutes ces femmes qui exerce un métier hors du commun. Aujourd’hui, je rencontre Ursule Jeanmonod, jeune ébéniste française de 25 ans, basée à Montréal comme travailleuse autonome depuis 8 mois.

Article initialement publié sur Mademoiselle à Montréal

Ursule - Ébéniste

Je la retrouve dans son atelier aux abords du parc Jarry pour l’aider dans l’assemblage d’un lit en merisier massif. La pièce est remplie de machines, toutes effrayantes, d’immenses morceaux de bois, au milieu desquels, très concentrée, évolue une petite blondinette. Elle m’explique qu’elle va dégauchir la grande planche qu’elle empoigne et place, sans sourciller, au-dessus d’une  table agrémentée de lames tranchantes (une dégauchisseuse: qui sert à rendre le bois droit). Je suis impressionnée.

Pour me détendre un peu, je lui dis que je suis ravie de savoir d’où provient mon étagère Billy. Elle me sourit : « Eux, ils utilisent du bois reconstitué». Dommage, en seulement 5 minutes, l’étendue de mon  ignorance en la matière a été dévoilée…

Peux-tu te présenter à nos lecteurs et lectrices ?

Je suis artisan. Amoureuse des métiers d’art et du travail du bois en particulier, je veux préserver le savoir-faire manuel, et assurer sa continuité face au développement industriel. Travailler la matière brute, voire laide pour en faire quelque chose d’unique, que ce soit par la récupération, le détournement, et la création me fascine depuis ma plus tendre enfance. Mes parents sont des architectes hyper créatifs. J’ai grandi dans une maison, à mes yeux, digne d’une œuvre de Gaudi. Je crois que cela m’a amené à voir le monde différemment des autres. Depuis que je suis à Montréal, je peux m’extasier pendant de longues minutes sur les sublimes menuiseries qui ornent portes et fenêtres, et m’approcher pour caresser leurs bois. Certaines personnes doivent me prendre pour une illuminée.

Quelles sont les qualités requises pour être ébéniste?

C’est un métier de passionné. Être ébéniste demande de la précision et de l’ingéniosité. Il y a toujours une solution à trouver à un problème technique lorsque l’on crée. Il faut également beaucoup de patience. Cela peut prendre du temps avant d’apprivoiser un procédé, et avant de pouvoir proposer ses propres designs.

En tant que femme, comment c’est passé ton intégration dans la profession? Existe-t-il des moments où tu t’es dit : «C’est vraiment un métier d’homme»?

J’évolue dans un milieu très masculin parce que très physique. À cela, s’ajoutent des machines dangereuses. Je comprends que peu de femmes soient attirées par une scie radiale ou une raboteuse. Pourtant, quand on choisit ce métier-là, il ne faut s’attendre à aucun traitement de faveur.

Sur un de mes premiers chantiers, mon patron me montre un tronc de 8 mètres,  une énorme tronçonneuse et me lance : «C’est toi qui va t’occuper du comptoir». Malgré mon appréhension, j’ai fait ce que l’on attendait de moi.

Je pensais qu’on ne me prendrait pas au sérieux. Au contraire, les hommes sur les chantiers sont attentifs, serviables ; peut-être parfois un peu surpris, mais contents qu’une femme fasse bien son travail.

Les statistiques de Service Canada estiment qu’en 2006, seul 10% de femmes occupaient des postes dans cette profession contre 3%, en 1991. Que faudrait-il faire, selon toi, pour féminiser le milieu ébéniste?

Il existe en France et au Québec un système de discrimination positive par subvention à l’embauche de femmes dans les professions non-traditionnelles [1]. Je ne trouve pas ça idiot, toutefois la notion de parité me paraît factice. La société évolue. Il n’y a plus de barrières à l’entrée pour les femmes qui veulent apprendre l’ébénisterie. Pour ma part, je ne pense pas que la faible proportion féminine dans les métiers du bois soit une question d’accessibilité, mais de goût.

On sent chez toi une soif d’indépendance, d’autonomie, ainsi qu’une grande fierté d’être là où tu en es. Pourquoi est-ce si important à tes yeux?

J’ai une relation intime à mon métier. Quand je travaille sur une œuvre, je me l’approprie. Elle devient mon univers tout entier. Bien sûr, l’évolution industrielle est inévitable. Tout le monde ne peut pas se payer un meuble fabriqué main. Moi aussi, je vais chez IKÉA! Pourtant, il est primordial de conserver les savoir-faire ancestraux. Dans mes fabrications, je favorise toujours les assemblages traditionnels. J’utilise le moins possible les machines.

L’avenir d’Ursule Jeanmonod, a quoi ressemble-t-il? Je me demande surtout : comment se projette-t-on dans sa vie de future maman avec des journées si éprouvantes?

Je reconnais que je me pose souvent cette question. Il va falloir un papa présent. L’image est un peu étrange, néanmoins je me dis que c’est comme de devoir porter une poutre de 6 mètres. Tout est dans la tête. Il faut y aller et se surpasser. J’ai envie de concilier les deux, de pouvoir être mère et continuer à explorer mon métier. Je veux partir à la découverte d’autres techniques. L’Asie m’attire particulièrement. Mon parcours d’artisan est loin d’être achevé. C’est malgré tout un bel accomplissement de pouvoir vivre correctement, en faisant ce qui me passionne. Les rencontres faites au Québec m’ont permis de me lancer complétement et de façon autonome. Un jour, quand  j’aurai plus de bouteille, je transmettrai aux plus jeunes.

Je quitte l’atelier épuisée et satisfaite du travail abattu. Le lit tient debout (en dépit de mes petites aventures avec la visseuse) et pas une écharde à l’horizon. Mission accomplie!

par Bertile de Contencin


[1] Statistique Canada et Emploi Québec définissent une profession non-traditionelle comme une profession dans laquelle la représentation d’un des deux sexes est inférieure à 33 %. (NDLR)