L’hypersensibilité serait-elle une ressource sous-exploitée ?

Commençons par définir l’hypersensibilité. Voici les définitions que j’obtiens :

  1. Hypersensibilité = sensibilité excessive.
  2. Sensibilité =
    1. Caractère d’une personne qui ressent des sensations physiques ;
    2. Caractère d’une personne qui est réceptive psychologiquement, moralement, esthétiquement ;
    3. Capacité d’un instrument de mesure à percevoir de petites variations.
  3. Hypersensibilité (médical) = Réaction démesurée à un allergène amenant des changements pathologiques, aussi appelée allergie.

De la première définition, je n’apprends qu’une chose : « excessif » étant connoté péjorativement, la société ne regarde pas d’un bon œil l’hypersensibilité.

La définition de « sensibilité » renvoie à un trait de tempérament. C’est une qualité réceptive : un stimuli extérieur est perçu par le sujet. Le sujet dispose en quelque sorte d’un sens supplémentaire, aux côtés de l’ouïe ou de l’odorat. La troisième branche de la définition précise que cette réceptivité permet de percevoir de « petites variations ».

La dernière définition, quoique issue du domaine médical, m’intéresse beaucoup. Elle assimile l’hypersensibilité à une allergie.

Rappelons maintenant que l’hypersensibilité est transitive : si l’on a en général un tempérament globalement sensible ou insensible, à l’instar d’une allergie, on est toujours hypersensible A QUELQUE CHOSE. La sensibilité renvoyant à des objets psychologiques ou moraux (oublions le côté artistique pour le moment), on peut par exemple être hypersensible aux manifestations de la colère, de la violence, du mépris, de la manipulation, du rejet, de la domination, mais aussi de la considération, de la gentillesse, de la compassion, de la tristesse, etc. Par exemple, quand je suis rendue vulnérable par plusieurs nuits d’insomnie ou une grippe bien installée, je deviens hypersensible à la compassion : quand un médecin me parle avec douceur, j’ai les larmes qui me montent irrésistiblement aux yeux, alors même que cette réaction instinctive m’énerve et que je tente de la refouler.


Pour la suite du propos, je prendrai l’hypersensibilité à la violence, mais vous pouvez remplacer cet objet par n’importe quel autre sans que cela invalide le raisonnement.

J’ai donc un sujet, appelons-le RatdExperience, qui est hypersensible à la violence. Quelles vont être les conséquences de ce trait de caractère ?

1. RatdExperience va présenter des réactions extrêmes dans sa vie quotidienne, inadaptées car disproportionnées face au stimuli qui les a provoqué. Ces réactions paraîtront d’autant plus inadéquates que le niveau de violence du stimuli est socialement considéré comme acceptable.

Exemple : RatdExperience n’aime pas qu’on lui coupe la parole. Il le perçoit comme une forme de domination dans le langage, et une violence à son endroit. Dans une soirée, après qu’on lui ait coupé 3 ou 4 fois la parole, il se met en retrait et boude. Se faisant, il se punit lui-même : pour le reste de la soirée, aucun stimuli extérieur n’entérinera son malaise ; peu importe, il va s’interdire de participer et d’apprécier la soirée.

En cela, l’hypersensibilité est un handicap (= nuit au sujet)


2. Pour l’entourage de RatdExperience, les réactions disproportionnées de celui-ci sont plus nuisibles que le stimuli originel. La personne hypersensible apparaît comme fatigante et pénible. Ses réactions usent ses proches qui prennent rarement sa défense, faute de percevoir le stimuli originel ou de lui reconnaître de l’importance.

Exemple : l’entourage n’a tout simplement pas remarqué que PasPoli a coupé à répétition la parole à RatdExperience. Ce qu’il perçoit par contre, c’est que RatdExperience fait ENCORE la gueule. Il trouve cela lassant. Et quand il en fait la réflexion à RatdExperience et que celui-ci explique son attitude (à condition qu’il ait assez de recul pour analyser sa réaction, il peut aussi ignorer la raison de sa mauvaise humeur !), l’entourage ne comprend toujours pas. Il trouve RatdExperience bien susceptible pour se braquer face à si peu !

En cela, l’hypersensibilité est un défaut (= nuit à l’entourage)


3. Néanmoins, la personne hypersensible ne se trompe pas. Elle réagit de manière rationnelle au stimuli qu’elle perçoit et analyse correctement, contrairement aux autres. De même que la personne allergique devient malade en présence de pollen, alors que sa copilote n’a même pas senti les particules en suspension dans l’atmosphère, la personne hypersensible repérera bien mieux et plus sûrement la présence de l’allergène que ses proches. Par un mécanisme de défense, elle aura tendance à s’isoler de l’allergène.

Exemple : RatdExperience s’est formé un cocon de personnes au tempérament doux autour de lui. Ainsi, il souffre rarement de son hypersensibilité à la violence.

En cela, l’hypersensibilité est une défense (= protège le sujet)


4. Le sujet peut également réagir de façon empathique face au stimuli. Un sujet hypersensible à la détresse prêtera attention à un subit isolement d’une amie. Un sujet hypersensible à la violence pourra aussi, s’il est intelligent et courageux, dépasser sa réaction naturelle de fuite pour tenter de comprendre l’émotion derrière la violence de son interlocuteur.

Exemple : RatdExperience repère très facilement les personnes en souffrance et fait preuve de gentillesse à leur égard. Il sait apprécier la douceur chez les autres.

En cela, l’hypersensibilité est une qualité (= bénéficie à l’entourage)


5. Enfin, les gens « normaux » peuvent se servir de la personne hypersensible comme d’un capteur pour dépister la violence à un seuil où eux-mêmes ne la voient pas. Or, la plupart des interactions sociales dangereuses apparaissent comme des continuums : la violence ne s’installe pas brutalement, sans signe avant-coureur. Les personnes hypersensibles pourraient donc être mises à profit pour repérer et bloquer les premières interactions violentes avant que la situation pathogène ne soit installée.

Exemple : à son travail, RatdExperience sait repérer les formes de management violentes. L’une de ses collègues est subtilement malmenée par son patron, qui alterne avec elle phases de dévalorisation et d’amabilité. RatdExperience a aidé sa collègue a percevoir l’impact délétère du style managérial de son supérieur sur son équilibre.

En cela, l’hypersensibilité est un talent (= capacité singulière utile au sujet et à son entourage)


*** Première question : connaissez-vous des personnes hypersensibles ? Parmi ces multiples interprétations, comment analysez-vous l’hypersensibilité ? ***


Vous êtes peut-être tentées de me demander : mais quel rapport avec le féminisme ?

J’admets qu’un tel rapport n’est pas étroit, et certainement pas immédiat.

Cependant, on pourrait considérer que notre société patriarcale est fondée sur l’hyposensibilité (bouh ! le vilain néologisme !). Pour supporter tous les matins d’avoir à enjamber des SDF plongés dans leur morne désespoir, il faut une sensibilité sacrément émoussée ! L’habituation (= exposition progressive et répétée au stimulus) aboutit à cet émoussement émotionnel chez chaque citoyen – quiconque échouerait à museler sa sensibilité finirait fou ou dépressif.

Dès lors, il est cohérent que notre société assimile l’hypersensibilité à un défaut.

Mais quelles sont les conséquences de l’hyposensibilité ? En vrac :

  • l’indifférence à la souffrance d’autrui ;
  • la résignation et l’absence de révolte face à l’injustice ; la soumission ;
  • le développement de personnalités pathologiques (narcissiques, antisociales, sadiques…) ;
  • des explosions de violence face à soi-même ou à autrui, comme conséquence du trop grand refoulement des émotions ;
  • et paradoxalement, la réactivation permanente de l’hypersensibilité de certains sujets, puisqu’une telle société tolère des niveaux élevés de violence, menace, mépris, manipulation, et confronte donc continuellement les « allergiques » à leur allergène.

*** Deuxième question : quelles articulations voyez-vous entre la société patriarcale et le niveau de sensibilité des individus ? Pensez-vous que les personnalités hypersensibles puissent être mises à profit pour changer de modèle ? ***


Je finirai bien sur cette phrase lue sur un forum qui m’avait fait sourire en son temps : « L’inadaptation de l’adulte à son milieu intime ou social est le résultat de l’adaptation réussie de l’enfant à un milieu pathogène ».

L’hypersensibilité est en effet pour moi le résultat de l’exposition précoce d’un enfant au comportement destructeur d’un adulte (violent, manipulateur, méprisant, etc.). L’expérience a été vécue douloureusement par l’enfant qui, par peur de souffrir à nouveau, est resté exagérément vigilant face à la réitération de ce comportement. Un peu comme un vaccin provoque ultérieurement une réponse immunitaire accrue à l’introduction du bacille ou du virus correspondant. L’image me plaît : qui considérerait l’immunité à un agent infectieux acquise par un organisme comme un handicap ? Ne pourrait-on considérer qu’une personne « allergique » à toute forme de manipulation, même anodine, a une faculté d’analyse de l’authenticité d’autrui en vérité précieuse ?

*** Troisième question : Que pensez-vous du concept de sous-utilisation sociale de l’hypersensibilité ? ***

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