«Si tu donnes envie, c’est normal, non ?»

De ce côté-ci de l’Atlantique, chez les « cousins français », passée la spectaculaire nomination d’un gouvernement comprenant autant de femmes que d’hommes, la non moins spectaculaire création d’un Ministère des Droits des Femmes, et les commentaires sexistes d’usages au printemps dernier, l’été a semblé plonger la vie politique dans une douce torpeur.

C’est donc dans un climat de ralentissement général qu’est sortie début août une première salve d’articles consacrés à ce documentaire belge : « Femme de la rue », d’une jeune étudiante en cinématographie nommée Sofie Peeters. Fatiguée d’être interpellée, draguée, insultée dans la rue, elle a décidé de faire ce qu’elle faisait de mieux : prendre sa caméra et témoigner de son quotidien. Des « Vous êtes charmante, vous venez avec moi ? » aux « Sale p*te ! » en passant par les sifflements et les regards salaces, ce documentaire est un concentré de comportements sexistes odieux que l’on rencontre pourtant fréquemment (1).

Comme il fallait s’y attendre, ce documentaire a immédiatement créé la polémique… mais pas pour les raisons que vous et moi imaginons. Non, s’il a déchaîné les passions, c’est parce que, dans ce documentaire, la très grande majorité des remarques sexistes sont le fait d’allochtones. Sur le cœur du problème, quelques mots, à peine. La réalisatrice est invitée à s’expliquer, se justifier. Le débat est déplacé, d’un sexisme subi à un racisme performé. Elle était victime, la voilà coupable.

Si je suis reconnaissante à Mme Peeters d’avoir mis en lumière une situation quotidienne pour certaines d’entre nous, je voudrais me tourner vers vous, lecteurs et lectrices de ce blog. J’ai l’espoir que vous saurez répondre à la question sous-jacente à laquelle Mme Peeters ne répond pas : que faire ? Sur internet, j’ai lu le commentaire d’un homme qui expliquait que, même s’il déplorait devoir le faire, il évitait de mettre en évidence son téléphone portable, porte-monnaie, etc. dans sa voiture s’il devait la quitter. Cela lui semblait normal de ne pas tenter les voleurs, de ne pas chercher les ennuis. De même, aussi regrettable cela soit-il, les femmes devraient songer à ne pas porter jupes, robes, maquillage prononcé ou talons lorsqu’elles ont à traverser des rues où elles sont susceptibles de se faire interpeler. Cela lui semblait effectivement très dommage, mais, de même qu’il n’allait pas partir en vacances en laissant la porte de chez lui grande ouverte, il n’allait pas conseiller à sa fille de se promener en robe en sachant que cela pouvait lui causer des désagréments. Je n’ai su quoi penser de ce commentaire.

Personnellement, militante féministe engagée, femme forte, affirmée dans la vie de tous les jours, j’ai fait demi-tour lorsque, au milieu d’une petite allée, un groupe d’une dizaine d’hommes a commencé à m’interpeller et à m’inviter à m’approcher. Ils n’avaient pas l’air méchant et ne m’auraient probablement pas agressée physiquement. Ils avaient « juste » l’air de trouver cela amusant et auraient probablement fait des remarques salaces à mon passage.

Alors que faire ? Faut-il changer de trottoir, et donc se laisser dicter sa conduite par le machisme ordinaire ? Faut-il au contraire maintenir sa trajectoire, et donc affirmer sa condition de femme indépendante… mais se faire insulter, dégrader ? Faut-il répliquer (« Qu’est-ce que tu regardes ? ») au risque de se voir humiliée encore plus (« Certainement pas toi, s*lope ! »), voire agressée physiquement ?

Enfin, est-ce un mal européen ou bien les Québécoises sont-elles également confrontées à ce genre de choses ?

(1) Le titre de cet article, « Si tu donnes envie, c’est normal, non ? », est l’une des phrases entendues par la réalisatrice au cours du tournage, alors qu’elle s’insurgeait du comportement d’un homme à son encontre.

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