Ministre de la bêtise
En réponse à la chronique de Jean-Jacques Samson
Le jour n’est peut-être pas si loin où la création d’un ministère de la Condition masculine s’imposera au Québec. Son mandat sera calqué sur celui de l’actuel secrétariat à la Condition féminine: «assurer la coordination, la cohérence et le développement des actions gouvernementales en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes».
D’abord, il n’y a pas de ministère de la Condition féminine, mais bien un secrétariat, alors je ne vois pas pourquoi les hommes (si cette prophétie se réalise) auraient un ministère. Son mandat a été résumé dans cette chronique, alors voici les points précis de l’objectif de ce secrétariat :
-il fournit l’expertise professionnelle et le soutien administratif nécessaires à la réalisation du mandat de la ministre responsable de la Condition féminine
-il coordonne et assure le suivi des actions gouvernementales en matière d’égalité des sexes et assume la responsabilité de l’application de certaines mesures
-il entretient des liens avec les groupes de femmes et le milieu de la recherche universitaire pour bien saisir les réalités, les préoccupations et les aspirations des Québécoises
-il conseille le gouvernement pour assurer le rayonnement du Québec sur les scènes intergouvernementale canadienne et internationale en matière d’égalité entre les femmes et les hommes
-il produit des analyses, recherche des solutions novatrices et joint ses efforts à ceux de nombreux groupes de travail pour que le Québec demeure progressiste en cette matière.
En gros, il n’a pas beaucoup de pouvoir d’exécution. Il a été créé pour s’assurer, à l’aide d’analyses et de recherches, que notre société se dirige vers une égalité totale entre les hommes et les femmes. Dès lors, il est inutile de créer ce ministère de la Condition masculine, puisque de toute façon, ce secrétariat compile aussi des données sur les hommes afin de faire les comparaisons. Et ces données, dont je parlerai plus bas, indiquent de façon claire que les hommes n’ont vraiment pas besoin qu’on s’inquiète autant de leur situation.
Le Québec a en effet évolué très rapidement depuis trente ans vers une société de plus en plus matriarcale. Le mâle québécois sera ainsi «bossé» au travail par une femme, qui a poussé plus loin ses études et qui détiendra les postes de direction.
Des postes de direction? Vraiment? Arrêtons-nous un instant et observons les statistiques. C’est bien beau de gueuler que l’homme est en danger, encore faut-il le prouver. Effectivement, les femmes sont de plus en plus présentes dans les universités, même que récemment, il y avait plus de femmes que d’hommes dans les grandes écoles. Par contre, pour un même diplôme, les femmes sont quand même moins employées que les hommes. En effet, avec un diplôme d’études collégiales, 72% des femmes ont un travail versus 78% pour les hommes. Avec un diplôme universitaire, c’est 76% des femmes qui ont un travail versus 78% pour les hommes. De plus, pour tout type de travail, les femmes sont celles qui travaillent le plus à temps partiel. Environ 88% des hommes occupent un emploi à temps plein alors que les femmes sont seulement 74% à le faire.
Pour revenir aux fameux postes de direction que les femmes occupent, est-ce que monsieur Samson parlait du poste de secrétaire? Parce que c’est le poste que c’est la profession qui est exercée par le plus de femmes.
Rentrée à la maison, sans s’arrêter au 5 à 7 (!), sa conjointe possédera l’autorité du partenaire qui touche les plus hauts revenus, qui, mieux informée, orientera les décisions touchant les achats communs, la gestion du budget, l’éducation des enfants, les choix de sorties, les vacances. Puisque madame occupera un poste de responsabilité et que son agenda sera moins flexible, l’homme prendra ses congés mobiles pour s’occuper de l’enfant dont la garderie est fermée en raison d’une grève ou qui est malade. Il se chargera de la plupart des tâches ménagères. Il gérera le frigo et le garde-manger. Prisonnier de cet esclavage, son statut périclitera, tout comme sa confiance en lui. Sa production de testostérone chutera. L’homme québécois est destiné à devenir un être d’une catégorie inférieure, sous domination féminine. À conduire la petite deuxième voiture pendant que madame ira à son important meeting au volant de sa BM. Gêné, il voudra peut-être même porter le voile.
Une société de plus en plus matriarcale? Allons voir ce que «matriarcal» veut dire, pour le plaisir : «Relatif au matriarcat, aux sociétés où le pouvoir (la terre) est détenu par les femmes.» Dites-moi, quelles femmes ont le pouvoir au Québec au juste? Quand on sait que celui qui a l’argent a le pouvoir, il est difficile de croire que l’on vit dans une société matriarcale.
Au Québec, en 2008, seulement 57% des femmes avaient un emploi, versus 65% pour les hommes. Les femmes effectuent aussi moins d’heures de travail, principalement pour s’occuper des enfants : elles font 19% d’heures réelles de moins que les hommes par année.
Maintenant, monsieur Samson nous dit que la femme sera celle qui aura le gros travail et l’homme celui qui s’occupera des enfants et des tâches domestiques. Et même si c’était le cas, où est le problème? Ce sont des décisions qui se prennent de façon personnelle et si les deux membres du couple sont heureux ainsi et se sentent respectés, je ne vois pas où est l’injustice. Le problème est lorsqu’un des deux membres veut travailler et qu’on lui empêche ce droit en disant que sa place est à la maison. Fin de la parenthèse. Continuons d’analyser les chiffres : «En 2005, dans la population de 15 ans et plus, les femmes consacrent 54 % de leurs heures productives au travail domestique et 46 % au travail professionnel, alors que c’est l’inverse chez les hommes (34 %, travail domestique; 66 %, activités professionnelles).» Concernant le travail domestique, on dit aussi que plus de 50% des hommes ne consacrent AUCUNE heure aux tâches domestiques. AU-CU-NE.
Pour ce qui est de la conciliation famille-travail, elle est drôlement plus avantageuse pour le père : «Le taux d’emploi des mères est plus faible chez celles dont les enfants sont d’âge préscolaire (69,6 %). Chez les hommes, au contraire, la présence d’enfants est reliée à une meilleure intégration au marché du travail. Le taux d’emploi était de 90,0 % pour les hommes qui avaient au moins un enfant de moins de 15 ans à la maison alors qu’il est de 74% pour les femmes.
Je crois que nous avons ici la preuve irréfutable que l’homme est très loin de se ramasser à être obligé de rester à la maison et de s’occuper des tâches domestiques pendant que la femme brasse de grosses affaires au bureau en roulant en BMW.
Et l’allusion au voile que Samson utilise ici est simplement une insulte à toutes les femmes. Le voile est un symbole et un objet religieux qui n’a simplement rien à voir dans ce débat (même s’il n’y a pas vraiment d’arguments dans cette chronique). Pourquoi est-ce que l’homme utiliserait un symbole associé à la femme parce qu’il a honte? N’est-ce pas là un exemple percutant de misogynie et de non-respect qui nous démontre qu’il y a encore des pas de géants à faire avant que la femme ne soit considérée comme égale à l’homme?
Ces perspectives cauchemardesques pour l’homo quebecus me sont inspirées par les statistiques sur l’inscription au cégep pour la prochaine session: 58% de filles contre 42% de garçons dans la région de Montréal. Ce n’est que la pointe de l’iceberg. Les données du bureau du registraire de l’Université Laval sont encore plus alarmantes. Tous les programmes confondus, déjà en 2009, les femmes ont obtenu 62% des diplômes émis en 2009. En haut du palmarès, l’université leur a décerné 79% des diplômes en pharmacie, 70% en médecine, 63% en droit et même 51% en sciences de l’administration. Il n’y a à peu près plus qu’en foresterie (67%) en sciences et génie (73%) et en… théologie que les hommes dominent toujours. La transformation de la société que de telles statistiques annoncent est encore incommensurable.
Finalement, il utilise des statistiques pour prouver son point. Le problème ici est qu’on utilise les données qu’on veut bien utiliser. Si les hommes ne fréquentent pas autant le cégep que les femmes, il y a peut-être une raison. Peut-être que les hommes ont des diplômes d’études professionnelles qui ne demandent pas de fréquenter le Cégep ou l’université? Je ne sais pas. Et de toute façon, en quoi est-ce un problème, après des dizaines d’années, pour la première fois, qu’il y ait plus de femmes que d’hommes à la grande école? Le problème soulevé par les féministes au début des années 1900 n’était pas qu’il y avait plus d’hommes que de femmes, mais qu’il n’y avait pas de femmes, parce qu’elles n’en n’avaient pas le droit!
Si tous ont accès à l’université, peu importe leur sexe, c’est qu’il y a une égalité entre les hommes et les femmes. Par la suite, on peut se concentrer à voir pourquoi les hommes fréquentent moins les établissements post-secondaires que les femmes et trouver des solutions. Mais d’amener ce point comme un argument que les femmes dominent les hommes, c’est carrément faux. Surtout quand on sait qu’elles occupent quand même encore des postes traditionnels et qu’elles gagnent 66% du salaire des hommes. Qu’est-ce qui est le plus oppressant? Qu’un plus grand nombre de femmes aient un diplôme ou qu’un plus grand nombre d’hommes aient un plus grand salaire?
Le sablier s’est renversé à une vitesse foudroyante. René Lévesque a nommé une première ministre de la Condition féminine en 1979, Lise Payette, en réponse à la montée du mouvement féministe. Un train de lois a été adopté depuis et des mesures à saveur de discrimination positive ont été prises. L’objectif était l’égalité des chances homme/femme, de la naissance à l’âge adulte et l’égalité tout court ensuite, dans toutes les dimensions de la vie en société. Le balancier ne s’arrête toutefois jamais sur la ligne médiane en pareilles matières. On écarte d’entrée de jeu le contingentement des femmes aux études postsecondaires. Il faut donc impérativement trouver des meilleures façons d’inciter les adolescents à pousser leurs études jusqu’au cégep et l’université et les aider par la suite à prendre leur place. Ces jeunes mâles ne réalisent pas ce qui les menace s’ils ne se réveillent pas. D’où la nécessité prochaine d’un ministère de la Condition masculine.
Cet appel à la peur est simplement atroce. Les femmes commencent à peine à avoir une place semblable à celle de l’homme, mais il reste de nombreuses embûches sur leur chemin que ce soit par rapport au salaire (elles gagnent le 2/3 du salaire des hommes), à la faible visibilité qu’elles ont dans les médias , à leur objectivation constante, au harcèlement quotidien qu’elles vivent, à la violence conjugale qui est encore très élevée (sur un peu moins de 18 000 cas rapportés de violence, environ 15 000 des victimes étaient des femmes), des agressions sexuelles que vont vivre une canadienne sur trois et j’en passe. Alors ces «jeunes mâles», comme s’ils étaient de simples animaux, devraient effectivement se réveiller et réaliser que ce torchon de texte est la preuve que le ministère de la Condition masculine est inutile puisqu’il y aura toujours des chevaliers machos avec une tribune pour protéger la place du mâle sur le trône. Hommes et femmes devraient plutôt s’entraider pour rendre cette société plus juste et faire en sorte que tous et toutes aient le pouvoir de faire ce qu’ils veulent, qu’importe s’ils ont un pénis ou un vagin entre les deux jambes.
Sources
http://www.csf.gouv.qc.ca/modules/fichierspublications/fichier-37-1217.pdf
http://www.scf.gouv.qc.ca/fileadmin/publications/FaitsSaillants_octobre2010.pdf
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