Filtre pour la pornographie en ligne : nécessaire ou intrusif?

image ordiLa pornographie semble bien établie dans notre univers web, accessible partout et n’importe quand. Pourtant, il faut s’attendre prochainement à assister à un débat public à ce sujet, qui redéfinira peut-être cette présence sur la toile.

En effet, Joy Smith, députée conservatrice manitobaine, a réitéré publiquement, en décembre dernier, ses intentions de déposer un projet de loi sur l’accès à la pornographie en ligne. La législation proposée établirait un filtre qui bloquerait automatiquement aux utilisateurs et utilisatrices l’accès aux sites contenant de la pornographie. Ceux et celles-ci, pour y avoir accès, devraient faire la demande auprès de leur fournisseur Internet. Il s’agit d’un modèle dit « opt-in », déjà privilégié par le Royaume-Uni. Chez les Britanniques, le filtre est déjà en vigueur chez d’importants fournisseurs web, et le gouvernement a l’intention qu’il le soit pour presque l’ensemble des utilisateurs Internet d’ici la fin de 2014.

Projet de loi controversé et qui fait réfléchir…

En tant que féministe, je trouve que la prise de position claire face à ce projet est ardue. En effet, il semble y avoir des arguments valables d’un côté comme de l’autre.

D’abord, soyons clairs : même si cette législation ne rendrait pas illégale la pornographie et vise surtout un blocage pour les enfants et les jeunes, elle limiterait tout de même l’accès pour tous et toutes de façon substantielle.

« Oui bonjour, j’appelle pour avoir la pornographie sur Internet… »

On se doute que cette étape risque de freiner plus d’une personne. Surtout qu’on parle de la possibilité d’une liste d’utilisateurs et utilisatrices de porno, pouvant être utilisée à diverses fins.

Cette limitation est-elle donc positive?

Il faut premièrement admettre que certains méfaits actuels de la porno sont évidents. La grande majorité du contenu pornographique qu’on retrouve en ligne est axé sur le plaisir de l’homme, reléguant la sexualité de la femme à un rôle utilitaire. Or, la porno est une des sources d’information sexuelle les plus accessibles pour les jeunes, surtout maintenant que les cours à ce sujet ne sont pas obligatoires dans les écoles. C’est une sexualité peu égalitaire, peu sécuritaire (il est rare de voir un condom dans la porno…) et peu représentative de la réalité (corps parfaits et sans poils, orgasme à coup sûr pour les deux partenaires) à laquelle les jeunes ont accès en un clic de souris.

La porno en ligne contribue donc à un imaginaire sexuel collectif où le corps de la femme est objectifié et où la performance prône avant tout, au détriment de la diversité et la santé. Même pour les adultes, une telle porno, à grande dose, peut affecter négativement la conception de la sexualité et les relations.

Alors d’un côté, j’aurais envie de dire oui, allons-y avec ce filtre Internet.

Mais d’un autre côté…

L’exemple du Royaume-Uni semble indiquer des inconvénients majeurs à une telle législation. De fait, le filtre mis en place fonctionne sur la base de certains mots clés et s’avère être parfois trop puissant. Ainsi, il bloquerait certains sites qui utilisent un vocabulaire axé sur la sexualité, mais dont le contenu n’est pas pornographique. Par exemple, des sites web d’éducation sexuelle ou de support pour femmes victimes de violence sexuelle se sont trouvés bloqués par le filtre. Un tel dérapage est très néfaste et va totalement à l’encontre de l’objectif de promotion d’une sexualité saine et de défense des droits des femmes. L’inquiétude qu’une telle censure involontaire se répète au Canada est, selon moi, un argument de taille pour s’opposer à l’établissement de la législation proposée.

Cette inquiétude mène d’ailleurs à une autre question : comment établit-on la ligne entre ce qui est pornographique et ce qui est art, ou éducation? Qu’est-ce qui est acceptable, et qu’est-ce qui ne l’est pas? Et, de plus, souhaite-t-on réellement que ce soit l’État qui établisse cette ligne? À l’annonce du projet de loi de Smith au Canada, des voix s’élèvent déjà contre la censure et le contrôle étatique du contenu web. Des individus et groupes souhaitent éviter l’ingérence gouvernementale dans ce qu’on voit ou affiche sur Internet, et ce sont en effet des préoccupations légitimes.

De plus, pour finir, une question importante à se poser concerne la pertinence réelle de lutter à limiter, voire éliminer la pornographie en ligne. S’agit-il d’une solution nécessaire à l’atteinte des droits de la femme et d’une sexualité saine pour tous et toutes? Ou serait-il plus efficace et réaliste de travailler sur d’autres fronts, comme une meilleure éducation sexuelle pour les jeunes, ou une pornographie plus égalitaire et saine? J’aurais tendance à répondre à cette dernière question par l’affirmative.

Ce qui est certain, c’est que le projet de la députée Smith génèrera une grande opposition. Il risque cependant de rallier un vaste support issu de milieux hétéroclites, allant de conservatrices et conservateurs à féministes radicales. Reste à voir si ce support sera suffisant pour faire disparaitre les corps nus de nos écrans d’ordinateurs.

 

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