Dialogues: Mauvevaillance

Dialogues est une série d’entretiens avec des nouvelles voix féministes de la blogosphère québécoise. Cette série inclura autant des blogues, des Tumblrs, des personnes écrivant sur différentes plateformes ou encore des personnes actives sur Twitter. 

Aujourd’hui nous donnons la parole à Raoule, du blogue Mauvevaillance.

1) Comment présenter en quelques mots ton blogue? D’où vient le titre?1511756_10203295240331251_324063102_n

Mauvevaillance. Mauve, c’est une couleur que j’ai personnellement associée à mon identité de personne trans non-binaire dans le genre. Vaillance, parce que malgré que j’ai toujours été une personne assez docile et tranquille, j’ai compris que de simplement être honnête envers mon identité marginalisée pouvait me mettre au centre de guerres qui dépassent ma simple personne. Ça demande de la vaillance de vouloir encore parler en sachant ça. Et de la vaillance, j’en ai.

Mon blogue, c’est mon arme de destruction massive contre les systèmes construits pour m’effacer et pour détruire les personnes que j’aime. C’est aussi mon abri quand j’ai besoin d’échapper au monde entier, même à mes alliés. À Rimouski comme à Montréal, j’ai toujours dû adapter mes discours pour entrer en contact avec les gens qui ne sont pas toujours sensibles aux enjeux qui influent sur ma vie.

J’ai besoin d’un espace où je peux penser sans avoir à vulgariser ma vie, parce que les formes d’oppressions qui me menacent ne sont pas simples à identifier. Mauvevaillance, c’est la version écrite de ce que je dirais en conversation avec l’interlocuteur idéal. Un interlocuteur qui possède des notions poussées en féminisme, mais qui ne fait pas preuve d’élitisme. Un interlocuteur qui respecte l’évolution de mon identité dans ses ambivalences ville-région, homme-femme, jeune-adulte… Un interlocuteur qui reçoit mes envolées avec empathie et une personne qui grandit avec moi sans jamais me réduire à une personne « utile ».

2) Quels sont les sujets qui te passionnent, qui motivent ta pratique d’écriture?

Beaucoup de mes premiers essais ont été écrits dans une tentative de démêler les fils dans lesquels mon identité est prise. Chaque expérience que je vis, je la perçois dans mes yeux de personne jeune, mais aussi dans mes yeux de personne trans qui a été lue à tort comme cis (non-trans) pendant son parcours en région. Je suis ambivalent. Je suis une personne qui adore la métropole, mais qui veut aussi se divorcer de l’urbanocentrisme trop présent dans la scène féministe, la scène queer et celle LGBT+.

Mon blogue s’est démarré tout seul. J’écris un article à propos d’une situation (discrimination à l’embauche, par exemple), mais pour avoir le sentiment d’avoir tout dit ce qu’il y avait à dire, j’ai besoin d’élaborer sur une autre notion, puis j’ai besoin de faire référence à une autre anecdote, et ainsi de suite jusqu’au 140e et + billet.

À force d’écriture, j’ai l’impression que j’ai pu mieux organiser mon discours. Maintenant je me concentre sur la rédaction de mon roman et sur un autre projet collectif de lecture de texte, mais je ressens de temps à autre le besoin de revêtir mon armure de mauvevaillant pour me protéger d’une attaque ou pour dire tout haut ce que j’ai l’impression que beaucoup vont subir en silence.

3) Pour toi, quelle place prend le féminisme dans un blogue qui s’intéresse aux questions LGBT+? Quelle importance a le féminisme dans ta vie?

Mon blogue adopte mon point de vue de personne trans non-binaire dans le genre, qui tente de lutter contre les systèmes de dominations qui ciblent son identité. Ma volonté de me défendre contre la violence implique que je m’attaque à la domination masculine et à la misogynie. Ça implique aussi de mener des discussions qui n’ont pas toujours lieu dans les milieux féministes, comme des discussions à propos de l’homophobie qu’on projette sur moi quand on me perçoit à tort comme homosexuel, à propos des relations de pouvoir qui se manifestent quand je suis en couple avec un homme qui n’est pas hétérosexuel, à propos du cissexisme, à propos du déchirement qu’on ressent quand on a une identité qui est difficile à lire pour tant de gens.

Je pense que le féminisme est impossible à divorcer de ma vie de personne qui veut tendre vers le bonheur. Mais ce n’est pas une relation d’interdépendance pour l’instant. Les discussions féministes existent dans beaucoup de milieux sans inclure les enjeux reliés au vécu des personnes trans, ou dans mon cas des personnes trans non-binaires dans le genre. Néanmoins, ça me rend fier de pouvoir apporter quelque chose à la discussion.

Certains milieux féministes peuvent être intimidants quand ils ne sont bâtis que pour les femmes blanches cis et hétérosexuelles, mais je suis confiant en les possibilités d’ouverture et d’inclusivité de tels milieux. Le féminisme, c’est loin d’être un bloc monolithique qui a un effet uniforme sur ma présence et sur la réception de mes discours.

4) Le blogue Mauvevaillance : professionnel, personnel, militant? Toutes ses réponses?

Mon personnel devient vite militant. Ce qui est paradoxal, parce que je veux aussi pouvoir dire ce que je pense et ce que je ressens, sans avoir de lecteurs qui exigent que je modifie mes mots pour mieux servir une cause. J’essaie quand même de donner un semblant d’organisation à mon blogue pour qu’il soit facile pour une personne de trouver les articles pertinents qui pourraient lui apporter quelque chose.

Disons que c’est une visite guidée dans mon imaginaire très impliqué dans des enjeux personnels, enjeux qui deviennent, à cause du contexte social, facilement politisables et militantisables.

5) La blogosphère québécoise / cyberféministe : qu’en penses-tu? Ses points forts, ses points faibles?

Je pense que notre très grand point fort, c’est notre capacité à pouvoir suivre ce qui se fait aux USA pour en amener le plus positif dans notre militantisme. On peut parfois trouver dans les écrits états-uniens de beaux exemples d’organisation et de vulgarisation de l’information.

Il y a aussi le revers de la médaille : il faut se méfier de ne pas malencontreusement importer des structures opprimantes. Nous n’avons pas besoin d’un Jezebel francophone qui génère beaucoup de clics en contrevenant à la propriété intellectuelle d’essayistes qui sont en double situation de marginalisation et qui n’ont pas les outils pour faire valoir leurs droits.

Nous avons besoin de protéger les personnes trans dans la blogosphère. Il arrive encore trop souvent que je lise des articles québécois où le mot « vagin » est utilisé comme synonyme de « femme » et « pénis » comme synonyme d’« homme ». On ne peut pas faire de la blogosphère un lieu sécuritaire pour nous si de telles attaques envers notre corps et notre identité de genre laissent tout le monde indifférent.

6) Selon toi, quels sont les enjeux primordiaux pour le féminisme aujourd’hui?

C’est assez difficile de faire entendre sa propre voix quand on vit si près d’une machine culturelle comme les États-Unis, un enjeu pourrait être de centrer le discours sur des spécificités québécoises. Sinon, je suis pour une plus grande inclusivité et une plus grande célébration des écrivaines trans, mais ça, je pense l’avoir fait comprendre en répondant aux précédentes questions.

7) Un blogue/page/initiative féministe/pro-féministe que tu as envie de plugger?

Le spectacle auquel je vais participer avec deux amies bientôt.

« Trois voix, celles de Pascale Bérubé (poètesse), Sophie Labelle (conteuse et auteure pour le jeunesse) et Raoule Nadeau (auteur et blogueur), s’unissent pour livrer des textes allant de la prose à la poésie et du conte à la liste d’épicerie, autour du thème de la mésassignation de genre à la naissance. »

Le blogue d’une amie montréalaise : un peu de création littéraire, mais surtout beaucoup de partage d’articles intéressants.

 

Raoule Nadeau

 

Tes liens

Blogue : http://www.mauvevaillance.com

Facebook : http://www.facebook.com/ranadonn

Youtube : http://www.youtube.com/SJeeShow

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