Gone Girl : Amy Dunne et le droit d’être une bitch
*** Ce texte comporte d’importantes révélations concernant l’intrigue du film ***
Il y a quelques semaines, Justine Le Moult et Amanda Postel, deux militantes pour Osez le féminisme ! ont émis un bouillonnant billet sur le film Gone Girl de David Fincher, accusant le film de masculinisme, de misogynie et de machisme. Elles en veulent surtout au personnage d’Amy Dunne (Rosamund Pike), la femme de Nick Dunne (Ben Affleck), le principal protagoniste du long métrage. Ce dernier voit sa conjointe disparaître mystérieusement le matin de leur cinquième anniversaire de mariage. Selon les deux auteures, « Amy incarne le cliché patriarcal de la perversion féminine idéale, qui utilise la violence psychologique, soi-disant arme favorite des femmes, pour humilier et blesser son mari ». C’est qu’Amy, après avoir découvert que son mari la trompait, a orchestré sa propre disparition afin de se venger et de faire inculper Nick de son meurtre. Et naturellement, il n’en faut pas plus pour crier au personnage de « manipulatrice perverse » qui victimise le pauvre mari bafoué. Or, c’est bien mal comprendre un film et un portrait de la femme qui est tout sauf aussi primaire.
Le problème principal ignoré par les auteures est sur la question de la représentation, enjeu central du récit. Grâce à la présence très appuyée des médias, le film met en lumière la construction des rôles sociaux joués par les deux protagonistes. D’abord, l’image calculée d’Amy en épouse parfaite et en femme battue et celle de Nick qui apparaît comme un mari violent et infidèle. Certes, il faut admettre que le long métrage joue un jeu dangereux en présentant comme un stéréotype la femme abusée par son mari : celui de perpétuer cette réalité comme un mythe alors que la vague de dénonciations d’agressions sexuelles des dernières semaines nous a montré tout autrement. C’est peut-être le seul argument (que Le Moult et Postel esquissent d’ailleurs à peine) où il est possible d’acquiescer.
Ensuite, il ne faudrait pas oublier non plus – comme le font nos deux expertes – l’alter ego d’Amy. Depuis son enfance, la jeune femme est l’inspiration pour le personnage central d’« Amazing Amy », une série de livres pour enfants créée par ses parents. La vie rêvée et construite d’Amy par son père ET par sa mère ramène constamment la prétendue disparue à la déception de son existence réelle (elle n’est plus écrivaine, Nick a perdu son emploi et vit à ses dépens). Sa « psychose » devient le fruit d’une pression sociale où le rêve américain se présente comme une obligation et non comme une possibilité.
Puis, surtout, et là est tout son génie, le film expose le personnage d’Amy comme réfléchi d’après un régime patriarcal. Tant lorsque cette dernière prétend jouer à la femme parfaite que lorsqu’elle devient une femme fatale redoutable. Outre les parents d’Amy qui incarnent cet ordre, Nick le démontre aussi parfaitement en exprimant du mépris envers le genre féminin. «I’m so sick of being picked apart by women » lâchera-t-il, en plus de qualifier sa femme de bitch lorsqu’il se réfère à elle. Il la croit folle, malade alors que pourtant, Amy, elle, se perçoit comme « une combattante ». C’est elle qui sort gagnante de toute cette histoire. Parce qu’elle comprend, bien avant Nick, les codes des rôles sexuels, mais aussi et surtout parce qu’elle se réapproprie sans compromis les insultes de son mari et revendique son droit d’être une bitch. Ainsi, Amy s’affranchit du regard patriarcal posé sur elle. Lors du dénouement, elle affirme à Nick :
« I’m the cunt you married. The only time you liked yourself was when you were trying to be someone this cunt might like. I’m not a quitter, I’m that cunt. I killed for you; who else can say that? You think you’d be happy with a nice Midwestern girl? No way, baby! I’m it. »
Le féminisme a la particularité de remettre en question, d’interroger, de se définir comme un discours en mouvement. Et s’il faut suivre l’exemple de Le Moult et Postel, prétendument féministes, il faudrait condamner et soustraire toute forme de représentation qui ne correspond pas au « modèle ». Est-il possible qu’Amy ne soit peut-être pas un « idéal » à suivre – elle manipule froidement son entourage et commet tout de même un meurtre -, mais malgré tout un cas indispensable à travers lequel les féministes devraient poser un regard juste et réflexif ? C’est aussi ça prétendre aspirer à l’égalité des sexes, reconnaître qu’au cinéma ou sous n’importe quelle forme d’art, les femmes peuvent, au même titre que les hommes, être des antihéros.
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