Un ennemi sur mesure; Dualité de la domination masculine dans Frankenstein de Mary Shelley

Le monstre de Frankenstein selon le roman de Mary Shelley[1], même s’il est moins boulonné que la réinterprétation du monstre selon le film de James Whale[2], peut quand même entrer dans la définition de l’automate. Le monstre est un hybride de matières reconnaissables : plutôt que d’être un mélange de pièces mécaniques, c’est un montage complexe de chairs humaines et de restants d’animaux. Il ressemble à l’humain sans en être un : sa supériorité en force physique et son angoissant aspect de cadavre empêchent tous les hommes de le considérer comme un semblable. L’apparence repoussante de la créature l’expose au mépris de la part des humains, son corps supérieur en force devient un objet insuffisant ou incommodant. Le gigantesque du démon lui donne une quasi-invulnérabilité, mais c’est aussi un obstacle qui l’empêche d’atteindre les buts que le monstre se fixe, autrement dit, sa force rend le démon impuissant. Dans le présent essai, nous profiterons de réflexions féministes sur le corps comme théâtre d’enjeux de pouvoir pour mettre en évidence la condition unique du monstre, puis nous nous laisserons guider par cette piste pour déterminer de quelle façon le rejet dont est victime le monstre à cause de la supériorité de son corps créé des paradoxes dans les régimes de pouvoir dont il fait partie.

 

REJET

Le destin du monstre est tout tracé : dès sa création, il provoque le dégoût même de celui qui l’a assemblé morceau par morceau. Frankenstein, son créateur, avait pourtant à cœur la beauté de sa chose pendant la fabrication de celle-ci. Le scientifique parle des « cheveux soyeux » du monstre et de ses dents « d’une blancheur nacrée[3] ». Pourtant, en croisant le regard du cadavre animé, Frankenstein pensera sa création comme une aberration, dont la beauté de certains traits ne sert qu’à souligner l’inhumanité de son regard[4]. Le dégoût ressenti est presque surnaturel, il fait oublier au scientifique tout son enthousiasme pour le projet pour lequel il a sacrifié jusqu’à sa santé.

La réaction du scientifique est spontanée, mais elle est rattachée à des conceptions à propos de la normalité, de l’étranger, de sa définition du corps humain. La théoricienne Judith Butler dans son essai Trouble dans le genre[5] s’est penchée sur les mécanismes qui permettent d’humaniser et de déshumaniser les corps.

Les frontières du corps, de même que la distinction entre intérieur et extérieur, sont établies par l’éjection de quelque chose qui fait d’abord partie de l’identité avant d’être transmuté en altérité souillante. […] [L]a répudiation des corps du fait de leur sexe, leur sexualité [ou] leur couleur consiste en une « expulsion » suivie d’une « répulsion » qui fonde et consolide les identités culturellement hégémoniques le long des axes de différenciation sexe/race/sexualité[6].

Le monstre est victime de la répudiation décrite, mais le contexte surnaturel du roman ne permet pas une association trop littérale au racisme, sexisme ou à la discrimination basée sur la sexualité dont il est question dans l’essai de Butler. Les humains rejettent le monstre forcément en renforçant une conception de la normalité. Penchons-nous sur le corps discriminé pour trouver quelles caractéristiques servent de motif de discrimination.

La première fois dans l’intrigue que le monstre est décrit, c’est selon le point de vue d’un capitaine de navire en mission d’exploration des région nordique. On décrit la chose comme « une créature à forme humaine, dont la taille [paraît] gigantesque[7] ». C’est d’abord son aspect semblable à un humain qui retient l’attention, mais l’illusion ne tient pas.

Selon les théories poststructuralistes destinées à l’analyse des mécanismes de domination et d’oppression, la personne et le groupe en position de pouvoir créé le corps comme altérité, au lieu que celui-ci soit un véhicule en attente qu’un pouvoir immatériel impose un jugement sur lui. Le monstre est créé littéralement par Frankenstein, et il serait nécessaire de comprendre les motivations de ce scientifique qui a paradoxalement construit sur mesure l’objet de son dégoût.

 

Force physique

Sheryl N. Hamilton, dans son essai « le cyborg, 11 ans après[8] », fait mention de cyberthéoriciennes féministes qui ont avancé que les représentations des cyborgs dans la culture populaire sont « une forme de réponse à une crise de la subjectivité propre à l’homme blanc hétérosexuel[9] ». Le monstre de Frankenstein partage certaines caractéristiques avec les cyborgs dont parlent les cyberthéoriciennes féministes. En effet, le monstre est une amplification du corps masculin du scientifique qui le créé. Toutefois, bien que de telles motivations genrées puissent expliquer le projet du scientifique de créer un corps masculin exagéré, l’intrigue du roman ne permet pas l’expression de ce fantasme masculin sans que de conséquences dangereuses en découlent. Le scientifique abhorre sa création et est mis en danger par elle; la créature surpuissante, elle, échoue dans l’atteinte des buts qu’elle se fixe.

Simone de Beauvoir dans son essai Le deuxième sexe[10] avance que la force musculaire associée traditionnellement aux hommes fait l’objet d’une définition par eux comme condition pour accéder au pouvoir, mais, dans les faits, elle ne permet pas à elle seule une domination.

[L]a « faiblesse » ne se révèle comme telle qu’à la lumière des buts que l’homme se propose, des instruments dont il dispose et des lois qu’il s’impose. […] [L]à où les mœurs interdisent la violence, l’énergie musculaire ne saurait fonder une domination : il faut des références existentielles, économiques et morales pour que la notion de faiblesse puisse être concrètement définie.[11]

Dans l’univers du roman, la notion de force musculaire permettant d’accomplir la grandeur occupe une grande place, et la démonstration de l’insuffisance de cette force seule pour accomplir une domination absolue est faite. Avant d’entreprendre d’accomplir « quelque chose de grand[12] », Robert Walton, un aventurier introduit dans le premier chapitre, a « besoin » de s’aguerrir physiquement[13]. Pourtant, toute la force physique du monde ne l’aidera pas lorsqu’il sera prisonnier de la glace. Le monstre de Frankenstein, lorsqu’il éprouve de l’admiration pour une famille qu’il observe, ne peut franchir les murs de leur maison pour y trouver l’amitié, même s’il détient la force pour plus tard détruire ces murs, par vengeance contre l’humanité.

Le discours de Robert Walton à propos de sa conception de la force découle d’une idéologie genrée, comme lorsqu’il dit que pendant son enfance la « féminine influence[14] » de sa sœur lui donne à l’âge adulte une répulsion à l’égard de la brutalité. L’association de traits inhérents aux genres est permise par une idéologie sexiste plus large, idéologie qui pourrait avoir influencé Frankenstein dans son projet de créer un monstre.

La définition du pouvoir comme permise par la force physique peut être à l’origine du projet de Frankenstein. Il créé la force, donc il créé le pouvoir. Toutefois, que cette force soit habitée d’une conscience propre provoque un trouble dans le rapport du pouvoir : Frankenstein peut créer la force nécessaire au pouvoir, mais ce n’est pas une force qu’il possède. Qui est victorieux? Frankenstein qui incarne le pouvoir existentiel, économique et moral, ou le monstre qui représente le pouvoir stéréotypé de la force physique et de la brutalité?

 

Pouvoir

            Jean-Michel Besnier, dans son essai « un accablant désir de machine[15] » parle du concept de « la honte prométhéenne[16] », inventé par le philosophe Günter Anders. C’est le processus par lequel l’humain constate sa propre faiblesse, comparé à la force de la machine créée par eux. La construction du monstre de 8 pieds par Frankenstein est un aveu de sa propre faiblesse en tant qu’humain, de son manque de pouvoir selon la définition stéréotypée et genrée dominante. Toutefois, le pouvoir de la machine de dominer physiquement son créateur et de facilement tuer les humains, est-il suffisant pour faire de Frankenstein un être soumis?

Même si un sentiment d’impuissance vis-à-vis de sa capacité à remplir un rôle de protecteur pour son entourage et de retenir ou contrôler la force physique brute qu’il a créée génère chez Frankenstein une grande anxiété et tristesse, le scientifique possède un certain ascendant sur la créature qui le menace. Frankenstein peut profiter de sources de pouvoir plus sociable : des outils scientifiques raffinés, un réseau d’amis qui lui permet de parfaire sa méthode scientifique. Ce sont tous des mécanismes refusés au monstre.

Frankenstein n’a pas trouvé en son monstre un outil ou un esclave, mais il a au moins le pouvoir de choisir si le monstre peut se perpétuer ou si son espèce disparaitra avec son premier spécimen. Quand il se trouve confronté à la possibilité que le monstre se reproduise, Frankenstein craint que le monstre et son éventuel partenaire mettent au jour « une race de diable[17] » qui décimerait les humains. En refusant de rendre possible l’accouplement de la créature, Frankenstein exerce autant de pouvoir que s’il avait par son seul vœu annihilé une race entière. La force physique du monstre dépasse celle de Frankenstein, mais ce dernier à accès aux connaissances et aux ressources matérielles pour permettre ou interdire l’existence future de tout être semblable à son monstre.

 

Conclusion

Nous avons démontré que le rejet dont est victime le monstre de Frankenstein est la démonstration de complexes mécanismes de pouvoir. La force physique surhumaine de la créature est un outil permettant d’exercer une domination classique sur son entourage, mais c’est aussi le mobile de la marginalisation dont il est l’objet. Le récit démontre qu’un pouvoir issu d’assises existentielles, économiques et morales, comme celui de Frankenstein, permet d’avoir un effet plus subtil et durable, là où la brutalité d’un monstre permet d’avoir une emprise plus directe sur le monde, mais de moindre portée. Le rapport de pouvoir sophistiqué mis à jour par Frankenstein permet de mieux comprendre les formes de dominations qui sont à l’œuvre dans la société. Une récente étude[18] avance que les personnes blanches, possédant un pouvoir hégémonique à portée universelle, penseraient les personnes noires comme surhumaines, plus fortes, invulnérables à la douleur. Si a priori ce genre de croyance peut sembler être un aveu de faiblesse, cela pourrait aussi être une façon de camoufler un pouvoir de plus grande portée, un pouvoir économique, social, institutionnel détenu par les personnes blanches. Alors que des personnes noires sont la cible de meurtres policiers maquillés par des narras démonisant les victimes inoffensives, il pourrait être éclairant d’analyser les mécanismes de « création » de surhumains ou de monstres à la lumière des thèmes explorés dans le roman de Mary Shelley.

[1] Mary W. Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée moderne, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Les Classiques de Poche », 2014 [1818], 346 p.

[2] Whale, James (réalisation), Frankenstein, États-Unis, Carl Laemmle Jr., 1931, noir et blanc, 71 minutes.

[3] Shelley, op.cit., p. 118.

[4] Ibid., p. 119.

[5] Butler, Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2006 [1990, 1999], 280 p.

[6] Ibid., p. 235.

[7] Shelley, op. cit., p. 74.

[8] Sheryl N. Hamilton dans Jean-François Chasay, Imaginaire de l’être artificiel, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2010, p. 63.

[9] Ibid., p. 76.

[10] Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949, 395 p.

[11] Ibid., p. 73.

[12] Shelley, op. cit., p. 66.

[13] Ibid., p. 65.

[14] Ibid., p. 69.

[15] Jean-Michel Besnier dans Chassay, op. cit, p. 85.

[16] Ibid., p. 96.

[17] Shelley, op. cit., p. 254.

[18] Adam Waytz, Kelly Marie Hoffman et Sophie Trawalter, « A Superhumanization Bias in Whites Perception of Blacks », Social Psychological and Personality Science, (8 octobre 2014).

 

Roxane Nadeau

 

3 Comments

  • Meg
    20 mars 2015

    Au sujet de notion de force. Comme on dit « le sexe fort » et « le sexe faible » en francais j’ai lu il n’y a pas longtemps un texte je ne sais ou qui m’a semblé important. Attention TW, ce que je vais dire est politiquement tres incorrecte et je préviens que je vais faire la promotion de l’usage de la violence.

    Le sexe dit fort, le sexe masculin comporte pourtant une grande faiblesse; les testicules. Le sexe dit « fort » n’est qu’un paire de faiblesses ambulantes. Mettez y une pichenette et n’importe quel homme est réduit a l’état de larve gémissante se roulant au sol pour un bon quart d’heure. Sauf que « ne pas taper sous la ceinture » c’est la première regle dans le sport, sport inventé par et pour les hommes pour faire croire à leur prétendu force. Et c’est cette regle dictée dans l’intérêt des hommes qui fabrique cette illusion que les hommes sont un sexe fort alors que justement leur sexe est faible, et vulnérable par son anatomie.
    Imaginons que la boxe ait été cree par et pour les femmes. La regle des coups sous la ceinture n’aurait aucune raison d’exister et si les hommes se risquaient dans ce contexte a vouloir rivaliser avec des boxeuses, ils auraient les couilles en miette en 5seconde et ne verraient jamais l’ombre d’une médaille. On devrait faire des sous-compétitions pour faibles du sexe et personne n’y porterait attention car l’intérêt serait très limité si on n’autorise pas les techniques classiques de coups sous la ceinture.

    Je me souviens qu’enfant je me battais volontiers contre mon frère. Un jour il m’a mis un coup a l’entre-jambe (ce qui m’a fait mal) et je lui ai rendu la pareille. Ma mere m’est tombé dessus comme si j’avais commis le crime ultime parmi les crimes. J’avais osé porter atteinte à la Sainte Couille. J’avais attenté aux précieux bijoux de famille et la correction que je me suis prise je m’en souvient très bien encor 30 ans plus tard. Et j’ai intégré au fond de mon inconscient qu’on ne frappe pas sous la ceinture dans aucune circonstances et que c’est le pire des crimes parmi les crimes. C’est ce qu’on appel un « coup de pute » c’est à dire la pire déloyauté imaginable, qui est le propre des femmes car il n’y a pas de masculin a pute. Et je l’ai tellement intégré cet interdit que dans des cituations de tentative de viol à mon encontre, je me suis trouvé sans défense alors que le coup dans les roubignoles c’est tout de même un bon moyen de se debarasser du sexe « fort » quant il vous frappe sous la ceinture. Mais on me l’a interdit.
    Heureusement il reste la pomme d’Adam, autre gros point de vulnérabilité du sexe « fort » et cette découverte je l’ai faite le jour ou un homme a commencer a m’etranglé pour me violé un bon matin avant d’aller a l’école quant j’avais 15 ans. Etre femme quel joie renouvelé chaque matin… Donc Il m’etranglait et par réflexe j’ai frapper à sa gorge pour lui rendre la pareille – il s’est évanouie net et j’aurais pu le tuer car brisé la trachée c’est mortel et c’est facil. Du coup au lieu de m’apprendre a me protégé avec un coup efficace et non létal tel que le pêtage de couilles, j’ai pris le risque de tuer cet homme. Or il se trouve que je suis contre la peine de mort, meme en cas de viol à mon encontre. Je pense qu’il faut apprendre aux filles et aux femmes à utiliser les faiblesses du sexe faible qui se croi fort pour arrêter de subir leur domination.
    Je suis consciente de commettre le blasphème ultime en patriarchie en faisant la promotion de l’utilisation des coups sous la ceinture mais dans un monde qui ne valorise que l’usage de la force (la violence je dirait plutot puisque la force n’est pas celle qu’on veut nous faire croire), il faut en passer par là malheureusement. Quant un mec m’étrangle je vais pas lui demander gentillement d’arrêter de me tuer et pourtant c’est comme ça qu’on éduque les filles. Et si on accuse autant les feministes d’être des castratrices c’est que le secret de la réussite se cache la dedans, dans cette faiblesse atavique camouflé en force par le tour de passe-passe patriarcal. Les hommes n’ont aucun scrupule à nous taper continuellement sous la ceinture: viol, harcèlement sexuel, objectivation et hypersexualisation constante des femmes et des filles, alors suivons leur exemple qu’il comprennent ce qu’est vraiment un sexe faible et valorisons le tapage sous la ceinture.
    Je sais que les masculinistes récupérerons mon texte et le dévoieront, ils le font a toute occasion et je ne m’en soucie pas. Il est temps de brisé ce tabou. Les hommes ne sont pas le sexe fort, ils ne sont qu’une paire de sexes faibles monté sur patte!

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    • Raoule Nadeau
      20 mars 2015

      Intéressant comme commentaire. Mais je me sens obligé.e de mettre un bémol: ce ne sont pas tous les hommes qui ont un pénis et une pomme d’adam, et ce ne sont pas toutes les femmes qui n’en ont pas. Mais le commentaire reste pertinent dans un contexte d’info autodéfense contre les hommes cis (cis= qui ne sont pas trans.

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    • sabrina
      15 décembre 2015

      ok pour la self defense
      mais pour les sports de combats ton raisonnement est absurde, si l’on autorisait le coup aux parties, alors il faudrait aussi autoriser le coup dans les yeux, dans la gorge (mortel), sur la nuque (mortel), dans les seins, dans les genoux, et obliger le fait de ne porter aucune protection (ni coquille, ni gant ou ni protège dents) et les champions ou championnes n’auraient qu’une espérance de vie somme toute très limitée et seraient défigurés ^^
      les regles des sports de combats permettent à ses pratiquants et pratiquantes de préserver leur intégrité physique

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