Quand la lutte commence dans la tête : de la (neuro)performativité en milieu militant

Crédit photo : Starchild Stela

Crédit photo : Starchild Stela

Alors que nos cercles se veulent une tentative d’émancipation des pratiques de domination, la performativité reste un spectre qui surplombe nos activités. Alors que l’ultra-performance sous profil professionnel tend à être plutôt rare, l’ultra-performativité militante, ou même sociale, envahit pernicieusement nos milieux. La multiplication des engagements, la conciliation entre différentes sphères de vie et l’omniprésence d’une vision critique sont des réalités plutôt fréquentes qui, bien que stimulantes, peuvent s’avérer tout aussi épuisantes. Bien que les pratiques de domination soient décriées et qu’une déconstruction puisse avoir lieu, s’investir en milieu militant nécessite généralement une prise d’initiatives, ou une capacité à le faire, qui n’est pas donnée à touTEs. Les personnes qui peinent à se conformer à ces contraintes de performance, particulièrement cognitive ou psychosociale peuvent ainsi plier sous une pression indue, celle de ne pas répondre aux standards de la neuronormativité.

Neuronormativité, partout

Quand j’emploie le terme neuronormativité, je renvoie à l’idée de conformité à une norme sociale de performance neurologique, psychologique ou psychiatrique, ou de santé et de bien-être psychologique, et incidemment, de productivité. À l’inverse, la neurovariance renvoie plutôt à la déviance par rapport à ces construits sociaux de performance et productivité psychologique, neurologique et psychiatrique, et à l’oppression, ou le rejet, qui peuvent en découler. Celle-ci comprend évidemment des ramifications à l’échelle interpersonnelle, notamment quant à la facilité à entrer en contact avec d’autres personnes, qu’on pense à l’anxiété sociale ou à différents états qui compliquent les interactions sociales. Qu’il s’agisse d’une forme de « maladie mentale » comme la dépression, l’anxiété ou la schizophrénie, ou encore de tout autre diagnostic impliquant un comportement perçu comme déviant des normes sociales attendues, quand on peine à cadrer dans les attendus de productivité et de performativité, c’est souvent toutes les sphères de l’existence qui en pâtissent, du lit au bureau, en passant par les manifestations et les soupers entre amiEs. Quand parfois survivre est la lutte la plus difficile à mener, déployer davantage d’énergie relève de l’exploit. Par ailleurs, je n’avance pas que les cercles militants se composent majoritairement de personnes neuronormatives, mais plutôt que la neuronormativité comme norme performative est souvent prédominante.

La neurovariance s’inscrit comme une des identités qui vient s’ajouter à l’intersection des oppressions dans une perspective de féminisme intersectionnel. Prônant ainsi l’inclusion des différentes identités – et des oppressions qui y sont liées – il s’agit ici d’aborder une de ces identités, la neurovariance, qui m’apparaît peu discutée. Les intersections sont ici multiples. Comme neurovariante, s’émanciper d’une socialisation ayant réduit ma voix et la portée de mes idées au profit de celles de pairs masculins et se conformer aux normes sociales performatives et intrinsèquement masculines de performance représente un défi de taille. Obtenir du soutien psychologique reste essentiellement un privilège pour les plus fortunéEs quand le prix moyen d’une séance de psychothérapie est de 100$. La médication a elle aussi un coût, mais ses conséquences sur la qualité de vie sont parfois tout aussi néfastes que ce qu’elles tentent de traiter. Trouver des modèles positifs et obtenir une validation de son identité est d’autant plus simple quand on se conforme à la blancheur que lorsque la société entière tente de l’invisibiliser ou de la valider. En somme, la neurovariance croise aisément le racisme, le classisme, l’homophobie, la transphobie et autres oppressions.

Sans aborder davantage l’intersection des oppressions, certains aspects de la neurovariance sont ici effleurés dans l’espoir d’avancer la discussion à ce sujet et, surtout, d’expliciter certaines des pratiques dites de domination qui renforcent la neuronormativité et l’exclusion des personnes neurovariantes. Par ailleurs, les pratiques de domination, issues des pratiques machistes, contribuent à renforcer l’exclusion des personnes neurovariantes, d’autant que les normes de neuroperformativité convergent aisément avec les normes de productivité issues du capitalisme.

Implications en milieu militant

Dans les pratiques de domination souvent dénoncées et liées au sexisme, l’accaparement de tâches et le partage limité (voire absent) des habiletés se voient encore souvent, et ce, même à l’intérieur de cercles féministes, malgré les tentatives de les déconstruire et les réduire. Les oppressions peuvent se multiplier aisément et mener à l’exclusion de certaines personnes ou groupes de personnes dans ces contextes performatifs malgré eux, particulièrement en terme de performativité intellectuelle, mais surtout du côté interpersonnel.

Les engagements militants sont divers. Certains requièrent des niveaux d’affinité qui nécessitent des capacités à tisser des liens étroits et qui soustraient les personnes qui n’arrivent pas à s’ancrer dans ces sphères. Comment ouvrir nos milieux aux personnes qui ne possèdent pas les cercles sociaux pour y être introduites via leurs amitiés? Comment conjuguer l’ouverture aux enjeux de sécurité? D’autres engagements requièrent d’avoir des habiletés spécifiques, ou, à tout le moins, d’être prêtE à foncer dans l’inconnu. Comment alors encourager les nouvelles « recrues » à tenter leur chance dans de nouvelles sphères? Partager les tâches et, surtout, les savoir-faire constitue une avenue souhaitable, mais parfois difficile à conjuguer avec les contraintes de temps des militantEs et les multiples engagements, où il devient alors plus simple de confier la responsabilité à la personne qui s’y connaît déjà. La militance web nécessite généralement des capacités d’écriture et une éloquence dans l’articulation de ses idées, ainsi que la confiance à la diffuser dans un médium où elles seront soumises au débat, à la reprise et à une certaine permanence dans l’espace web. Réviser des textes, faire de la formation et valoriser le travail d’écriture sont encore une fois des formes de soutien qui nécessitent temps et énergie qui gagneraient à être mises de l’avant.

Même dans les rencontres, souvent l’éloquence et la confiance en non seulement sa propre idée, mais surtout en sa capacité à la présenter remplissent nos espaces militants. Les idées moins bien articulées se voient relayées au second plan, à moins d’être reprises par des personnes qui sauront mieux les présenter. Ou alors elles sont simplement oubliées, et les personnes qui ont trouvé la force de les énoncer sont effacées. Dans un groupe plus restreint, exprimer une idée nouvelle, ou opposée à la majorité, peut constituer une pression qui mènera à la taire plutôt qu’à l’exprimer. Prendre la parole dans une assemblée générale regroupant des centaines de personnes relève de l’exploit pour certainEs et peut laisser un goût amer. Pour les personnes qui ont confiance en leurs idées, et en elles-mêmes, et en leur capacité à les verbaliser publiquement, l’enjeu est moindre. Pour la personne moins aguerrie, moins confiante ou qui peine à prendre une place, s’exprimer à la suite de militantEs habituéEs à le faire devient un défi majeur qui s’ajoute aux nombreux enjeux des dynamiques de pouvoir à l’intérieur des groupes.

L’inclusion, au-delà de l’écoute

Au-delà de la simple prise de parole, encore faut-il que les personnes soient présentes. Comment permettre à touTEs de s’exprimer et de participer, ou comment vivre l’inclusivité lorsqu’elle demande de rechercher activement les autres; d’aller au-delà du charisme, des affinités et des habiletés; et qu’elles demandent d’employer davantage de temps, de patience et d’apprentissages? N’est-ce pas là un enjeu féministe important dans les espaces, mixtes et non-mixtes? Alors que nous sommes souvent si peu nombreuses et nombreux, veiller à ce que nos espaces soient accueillants est d’autant plus primordial.

J’ai croisé de nombreuses personnes neurovariantes. Certaines ont la force d’assumer publiquement leur variance, d’autres ont peu de choix quant à ce qu’elles laissent transparaître. D’autres, comme moi, vivent dans une crainte constante d’être exposées, alors que leur neurovariance peut généralement se cacher. Car je vis dans la peur quotidienne que soit exposée ma difficulté à performer comme amoureuse, comme militante, comme amie ou comme travailleuse. Que mes crises silencieuses, vécues seules en isolement, ne parviennent à transcender ces espaces de solitude. Parce que mon silence peut passer sous le couvert de la timidité, d’un caractère introverti ou du désintérêt. Or, comme bien d’autres, il n’est pas sans mot. Il est plutôt une cascade d’idées que je m’efforce de réarticuler en espérant pouvoir finalement les énoncer, sous l’inquiétude constante que ce qui en ressort ne traduise pas fidèlement ma pensée et mène à l’ostracisation. Parce que mon absence peut passer inaperçue, ou sous n’importe quel prétexte, alors qu’en réalité, j’appréhende nerveusement de chercher des visages familiers dans une foule perçue comme indifférente. Parce que ma vulnérabilité pourrait être attribuée à mon genre, ou devenir une partie intégrante de mon identité. 

J’ose croire ne pas être seule à vivre cela. Or, rendre les pratiques inclusives est un effort constant qui semble difficile à mettre en pratique. Car laisser place au senti dans des espaces ouverts n’est pas suffisant, encore faut-il créer des espaces qui permettent une libre expression. Pour des personnes comme nous, dans des espaces web, ajouter son commentaire à la suite de trente autres, ou publier une lettre ouverte, sont des gestes qui peuvent relever de l’accomplissement et nécessiter des heures et des jours de réflexion, d’appréhension et de soulagementmêlé de déception, à les voir noyés et vite oubliés. Ces exploits sont, pour d’aucuns, une banalité, alors que, quotidiennement, leurs publications sur Facebook ou Twitter sont « likés » ou « retweetés » des dizaines et des centaines de fois. Au-delà de la solidarité et des « like », des absences ou des silences, l’inclusivité se construit consciemment en y mettant des efforts, tandis que l’exclusion, elle, s’inscrit insidieusement, se vit et se renforce quotidiennement.

Catherine

4 Comments

  • Le voyageur
    10 octobre 2015

    L’intelectualisation du mouvement mène inévitablement a ce que vous dite. En 1975, la féministe moyenne avais une douzième année, en 2015, elle a un bac.

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  • Yann
    12 octobre 2015

    Très intéressant! Au moment, où dans mon cercle, je vois plusieurs militant.e.s se retirer de l’action avec un diagnostic de burn-out ou dépression et au moment, où je me questionne aussi là-dessus pour l’éviter.

    Je suis d’accord qu’il n’y a pas beaucoup d’espaces pour en discuter. Ça mériterait des cercles de discussions pour ensuite transférer la réflexion dans nos lieux de pratiques respectives. S’il y a un début d’initiative, je serais intéressé.

    Merci pour ce texte. Enfin, pourriez-vous citer des sources pour approfondir l’idée?

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  • Marcelle
    2 novembre 2015

    En termes simples, est-ce que ça veut dire que les milieux militants se sont intellectualisés et, de fait, on maintenant tendance à rejeter les personnes non-intellectuelles?

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  • Vanessa
    6 novembre 2015

    J’aime beaucoup ce texte et je m’y reconnais très bien. Je fais de l’anxiété sociale et je n’arrive jamais à m’exprimer dans les regroupements en générale. Alors j’évite le milieux militant malgré que je sois une fervente féministe. Je n’arriverais pas à m’exprimer de toute façon. Merci de nous rendre un peu plus visible.

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