Nous nous souvenons de 2014 comme l’année de l’imputation de la culture du silence par maintes survivantes d’agressions sexuelles ainsi que par les motsclic #BeenRapedNeverReported, puis #AgressionNonDénoncée nés en réponse aux scandales Gomeshi et Cosby. Deux ans plus tard, nous nous rappelons de 2016 par le biais particulier d’un cours universitaire sur les enjeux féministes contemporains et transnationaux ainsi que par le mouvement #StopCultureDuViol qui ont, pour nous, inversés la vapeur d’une croyance généralement vénérée à l’université : celle qui veuille que la méthode scientifique prime et que la subjectivité, puis les émotions, soient insignifiantes. Ce dogme, n’étant pas sans rappeler le rapport binaire entre la rationalité, trop souvent associée aux hommes et l’irrationalité dans laquelle les femmes sont encore trop souvent figées, fait, selon nos humbles avis, fausse route.

 

En fait, ces événements ont communément démontré à quel point il est important que les femmes de tous les horizons partagent leurs expériences de vie, leurs facteurs de location ainsi que le poids de leur position sociale. Parce que comme l’évoque Adrienne Rich, «  a place on the map is also a place in history ». Tout compte fait, nous avons, nous aussi, trouvé une force dans la multiplicité des histoires ainsi que dans la conversation qu’invitent toutes ces manifestations refusant le statut quo. Parce que ce sont précisément le rassemblement des corps militants et les prises de paroles publiques comme privées, luttant contre l’uniformisation d’un unique modèle de dénonciations, qui nous ont permis de repenser notre propre envie de dénoncer l’invisibilisation des femmes en groupe et plus particulièrement les traces de la violence que nous subissons en tant que sœurs jumelles. Des violences ordinaires, nous en vivons, entre autres, lorsque des individus nous abordent pour la première fois afin de nous demander si nous sommes bien des jumelles : ils nous campent dans un rôle de soignantes, nous supplient de leur confirmer qu’ils « ne voient pas double », qu’ils « n’ont pas de problème de vue », qu’ils « ne sont pas fous » et, toujours, nous grinçons des dents. Vient après la médicalisation de nos corps alors qu’on nous demande régulièrement et, chacune à notre tour, de nommer non pas une caractéristique personnelle qui nous distingue l’une de l’autre, mais bien notre « défaut respectif ». Tout bonnement, comme ça. Après une poignée de main et à peine quelques mots échangés. « Quel est ce congenital defect? Quelle cette anomalie, cette déficience propre à chacune qui faciliterait votre distinction? »

 

À quoi bon apprendre à nous différencier quand il est plus facile pour un inconnu de s’armer du capacitisme pour enquêter sur ce qui nous manque, ce qui nous distancie de la notion de compulsory able-bodiedness; pour fouiller où se trouvent nos failles respectives afin de mieux nous particulariser? Pour tout dire, nous ne connaissons pas très bien les règles générales d’accord grammatical lorsqu’il est question d’une unité. Depuis que nous sommes toutes petites, nous avons appris à conjuguer avec aisance les verbes à partir de la 2e personne du singulier pour désigner et reconnaître la singularité d’autrui. Mais pas la nôtre. Et lorsque le reste du monde fait usage du pronom je, nous ne comprenons pas. Nous connaissons la conjugaison de tous les verbes que nous utilisons à la 1ière personne du pluriel − mieux que quiconque − et dans le regard d’autrui voilà où se campe notre fracture permanente, là où nous défaillions particulièrement.

 

Jumelles, nous utilisons uniquement le pronom je pour nous placer en rapport l’une avec l’autre. Pour magnifier la sœur ou se dire soimême l’étrangère. Et quand on tente de nous distinguer, on le fait en rendant l’une de nous deux invisible comme si c’était le pluriel qui n’avait pas de sens et qui n’existait pas. Peu importe, il y a toujours une sœur de trop, une de plus, une qui déborde, chute et s’égratigne. Dans notre singularisation, nous trébuchons en alternance et en duo, nous sommes des filles de trop. Nous sommes couvertes de diachylons à force d’avoir été poussées dans l’oubli chacune à notre tour ou en même temps. Pas de chance, nous n’avons pas de place ou nous en prenons trop. Nous avons accès à aucun pronom qui éviterait de nous ramener à l’idée sombre qu’une de nous est futile, fantôme, factice, fabulation, faire-valoir, funambule vers qui personne ne lève les yeux et sous lequel il n’y a aucun filet de sécurité. Nous avons perdu nos prénoms qui nous rappelleraient que nous existons singulièrement. Qui plus est, quand nous existons dans le male gaze, nous existons à deux comme faciles, frivoles et fantaisies.

 

Dans nos vies, la sphère de l’intime prend des proportions différentes que pour la commune des mortelles et une frénésie inquiétante lorsqu’elle est analysée à travers une loupe féministe. Le harcèlement, les invitations intimes larguées sur nous ne relèvent pas de la normativité, mais bien de la normalité que l’on nous impose: un lit, trois personnes. Toujours et encore, il y a surprise devant nos refus frigides, devant le dégoût que nous injectons et que nous suggérons dans la récusation des offres essentialiste et dégradante. Comme si c’était indubitablement et exclusivement ce que nous connaissions des chambres à coucher. Comme si cette vision de la sexualité était endémique aux couples de sœurs jumelles. Comme si nous étions deux personnes si proches que nous avions abandonné la quête de notre singularité, puis accepté de partager le même lit. Comme si nous étions nées pour nous donner ensemble. Ou pire encore, comme si nous étions vouées à l’inceste pour satisfaire le masculin.

 

La modélisation de notre réalité intime renvoie à deux constats qui nous sont opprimants : à chaque fois que l’on nous offre le découchage, nous le refusons, ainsi victimes d’une double faute en plus d’être campées dans le rôle de la soignante, mais aussi dans celui de l’institutrice : fonction éreintante dans laquelle on embarre trop souvent les femmes. Notre vie gémellaire est indissociable de sempiternelles explications pour éviter le stigmate de femmesobjets. Martine Delvaux nous le rappelle avec la figure des filles en série qui camoufle « une mise en forme des filles comme on souhaite qu’elles soient ». Ligaturées à notre objectification, nous commettons une erreur en dédaignant les invitations en plus de refuser de nous taire sur le caractère patriarcal de la proposition : une double faute.

 

L’appropriation des femmes par les hommes ainsi que le sexisme ordinaire sont violences pour le devenir-femme, c’est bien connu. Mais la misogynie ambiante autour de la figure de jumelles est particulièrement pernicieuse : elle suggère qu’une représentation masculine est nécessaire entre nous deux puisqu’en étant le simple miroir de l’autre et nous faisant contrepoids, nous sommes capables d’aucune décision personnelle. Les hommes s’imaginent souvent que sans l’une, l’autre sœur perdrait le Nord, qu’elle se retrouverait fragilisée, puis statufiée dans une posture de mineure permanente. Que cette fille déboussolée aurait donc besoin d’eux pour se réorienter. Voilà pourquoi les hommes peinent à nous croire quand nous crachons sur leur sollicitation de fin de soirée, voilà pourquoi malgré nous, nous nous retrouvons toujours à expliquer. En dépit de nos efforts, il semblerait que le fait « d’exister à deux » nous aveugle de nos réels désirs. Des hommes en profitent pour mansplainer nos attentes et volontés en s’évanouissant dans les leurs. Être nées jumelles revient donc à être notre faute : nous sommes responsables du désespoir que nous serions supposées ressentir après le rejet de ces hommes qui sautent les clôtures du respect. Nous sommes « deux pour le prix d’une » selon plusieurs. Comme si nous payer nous renvoyait à un devoir déterminé d’assouvir leur fantasme. Comme si en nous échappant d’un viol identitaire, nous manquerions réellement quelque chose.

 

Le bât blesse là où notre réalité est telle que nous vivons perpétuellement dans une ontologie menacée. Nous sommes « la sœur de », « la moitié de ». Féministes, nous nous insurgeons quand les femmes sont présentées telles les propriétés de leur conjoint/mari et nous montons autant aux barricades lorsqu’il est question d’appropriation dans notre rapport gémellaire. Nos corps sont assujettis à de constants examens minutieux pendant lesquels ils sont sans cesse scrutés, analysés, observés, commentés. Nous sommes des objets en mouvance sur lesquelles se pose le regard social, le regard masculin. Les gens se tiennent, là, droits devant nous, les bras souvent croisés pour être en contrôle optimal de leur observation : ils nous déconstruisent centimètre par centimètre afin de pouvoir crier « Je l’ai! », fiers d’avoir tenté de nous différencier. D’autres ne prennent même pas le temps d’effectuer l’exercice, aussi asservissant qu’il soit… Généralement, nous ne sommes même pas dignes d’être particularisées : nous sommes « les jumelles », les sans-noms, le duo effacé. Ironiquement, ceux qui ne font pas l’effort de nous distinguer nous reprochent, sur un ton paternaliste, notre manque de singularité.

 

De ces social and male gazes découlent une certaine honte et il importe de continuellement nous questionner sur la construction ou l’adaptation d’une quelconque forme de résistance féministe à l’égard des flèches sexistes qui nous sont dardées. Nous continuerons de favoriser l’individualisation, de travailler sur notre individuation et nous serons satisfaites lorsque nous entendrons nos prénoms résonner. Notre duo est fort comme les luttes féministes sont sororales et collectives, mais l’effacement de deux individus derrière le terme « jumelles », l’homogénéisation des féministes ou l’effacement de cellesci derrière la pluralité de leurs chevaux de bataille est contreproductif et astreignant. Dans l’écoute de deux voix distinctes ou dans l’écoute de voix féministes multiples, une importante diversité ainsi qu’une complexité dans les besoins des femmes se dévoilent et se dressent contre la subordination féminine. Ici, maintenant, nous signons une dénonciation de l’effacement des femmes à deux. Pas à moins, mais à beaucoup plus.

 

Andréanne Graton et Gaëlle Graton

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