Les Marie-Angélique sont un collectif qui aborde les réalités des femmes noires à Montréal. Chacune expose ici son point de vue personnel en réaction aux discussions récentes sur l’intimidation que vivent les femmes qui s’expriment sur la place publique.Voir ici le texte de Marie-ANGÉLIQUE. Suivez notre collectif sur Facebook @MJAngelique.

Je ne vois pas comment parler de ce sujet sans raconter le rôle qui j’y ai joué…

J’ai rencontré Judith Lussier virtuellement et j’ai longtemps eu peur de parler de cette étrange relation qu’on a développée. Ni amies, ni ennemies, mi-virtuelle, mi-personnelle.  Une sorte de jardin honteux.  Dans une autre vie je l’aurais beaucoup aimée.

J’ai rencontré Nydia Dauphin à la même époque dans un projet communautaire et c’est le genre de personne que j’inviterais à mon mariage. Je l’aime beaucoup.

J’ai détesté Judith avec passion et je suis devenue l’un de ses bourreaux virtuels. Le jour où j’ai lu son article – maintenant disparu – en réponse à Nydia Dauphin sur le blackface et ensuite ceux de Patrick Lagacé, de Lise Ravary, de Boucar Diouf, puis la photo horrible de Rabii Rammal dans Urbania – magazine qui a permis plusieurs textes racistes –  je me suis dit, «Plus jamais Québec. Je divorce». J’ai vécu beaucoup d’incidents racistes dans ma vie, aux mains des Québécois dits de souche. Pas du racisme subtil. Du racisme, Québec certified. Ce qui a créé chez moi cette espèce de notion prise pour acquis que le Québec assumait son racisme parce qu’il l’était si ouvertement de toute façon. Mon innocence a été brisée en lisant ces articles.  J’y ai compris la perversion du fantasme du Québécois gentil, ou plutôt du Québécois tempéré, exprimée dans cette gymnastique médiatique où l’on prétend  que le racisme existe bel et bien, mais n’est jamais chez soi, toujours chez l’autre.

Pour le Québécois moyen dit de souche, la personne différente est souvent absente de son quotidien ou de son cercle intime. Son rapport avec cet autre est donc vécu surtout  à travers les médias. Mais les médias, eux, ne nous font pas de cadeaux. Il n’y a qu’à lire Le journal de Montréal (et autres dérivés de Québécor) et leur obsession avec la supposée «malédiction» des Haïtiens pour s’en rendre compte.

Quand on est une personne noire au Québec et qu’on a le malheur d’avoir de l’ambition, on frappe vite dans des portes molles. Une porte qui ne s’ouvrira jamais, mais dont la ténacité est élastique. On comprend vite la place que la société nous autorise à occuper et que si on a le malheur de vouloir autre chose, on sera confronté toute sa vie à des obstacles racistes. Notre répit devient de se renseigner sur ces portes molles et en chercher la clé. On lit, on dévore, on étudie le racisme. On en devient des experts. Cela ne nous ouvre aucune porte, mais nous rassure d’une chose, ce n’est pas notre esprit qui fabule, ce que l’on vit est bel et bien réel.

Quand j’ai appris sur le blackface, j’ai senti qu’un train me passait sur le corps. J’étais une enfant. Judith, cette petite blonde journaliste sarcastique qui banalisait ce couteau oublié dans sa chronique du journal Métro, me ziboullait la plaie en mettant sur la place publique ce passé que je n’avais pas eu le temps de digérer. Quelqu’un était payé pour rire de nos blessures. Le Québécois moyen de souche qui croit que le racisme n’existe pas dans sa cour, n’en n’a probablement rien à battre du blackface. Mais elle, elle en écrit un article pour le banaliser parce que selon elle, si ça n’est  pas arrivé au Québec (ce qui est faux) ce n’est pas supposé nous faire mal. Et que quand il a lieu  aujourd’hui, il est fait par bonne intention.

L’ironie, c’est qu’à force de répéter le blackface en niant sa présence dans l’histoire québécoise, les humoristes québécois qui le pratiquent l’inscrivent bel et bien dans le patrimoine de la province..

Le texte de Judith, suivi de l’avalanche d’intimidation médiatique adressée à Nydia, m’ont donné la nausée. J’ai commencé à la blast. À chaque fois qu’elle s’aventurait à parler de racisme, je prenais des pseudonymes et je beurrais ses articles de mes opinions (sans jamais l’insulter, c’est important pour moi) Personne de mes communautés ne la lisait et donc personne ne semblait savoir qu’il fallait infirmer ses propos. Quand les racisés ne sont pas là, les racistes dansent le achy-breaky dance. Alors j’ai joué à la police qui vient casser le party.

J’ai étalé mes trolls jusqu’à Boucar Diouf, qui m’a écrit en privé qu’il appréciait la douceur de mes mots. J’ai écrit à Normand Bratwaithe. J’ai fait jaillir à nouveau sur la page Facebook d’Urbania, après qu’il ait été supprimé,  l’article raciste de Jordan Dupuis sur son objectification des hommes noirs. Je me suis virtuellement obstinée à quelques reprises avec Étienne Côté-Palluck (pigiste établi en Haïti et aussi de la gang d’Urbania), que j’avais rencontré quelques mois plus tôt, sans le connaître, dans les fins fonds d’Haïti. Il me l’a rappelé. Malaise. Je n’aime pas ce que j’ai fait. Mais je comprends pourquoi je l’ai fait. En tant que nobody, c’est tout ce que j’avais. Balancer le discours des voix les plus fortes. J’ai livré une guerre virtuelle à Judith pendant trois ans et un jour elle m’a écrit en privé et m’a dit, «je suis prête à vous écouter». Et elle m’a bel et bien écoutée. Beaucoup.

Nous nous sommes écrit des romans, nous nous sommes rencontrées à quelques reprises, pour décortiquer nos différends. Je l’ai amenée au cinéma.  Elle a aidé ma sœur. Nous nous sommes confiées. Nous avons partagé des idées. Bref, nous nous sommes humanisées aux yeux l’une de l’autre.

J’ai longtemps été critiquée par mon entourage pour le temps que j’ai passé à l’éduquer. J’en parlais avec honte et une drôle d’excitation parce que je croyais que je faisais une réelle différence en la transformant en alliée. Elle était devenue un de mes projets: je voulais qu’elle s’excuse. Publiquement. Je voulais qu’un jour, une personnalité publique fasse face à son racisme pour qu’on ne puisse plus continuer dans ce commun accord collectif de dire que le racisme n’est pas un problème réel. Qu’il existe s’il faut s’excuser lorsque commis. Le déni du racisme me fait souvent plus mal que le racisme lui-même. Et le Québec excelle là-dedans. Je ne veux pas me donner la prétention d’être à la source de l’évolution de Judith, elle a fait ses propres recherches et personne ne change sans vouloir. Mais j’ai BEAUCOUP travaillé avec elle. Cette étrange relation m’a beaucoup appris en retour. J’ai du laisser mon égo de côté. À la fin de la journée, je veux l’égalité, pas attaquer les blancs.

Quand Louis Morissette a traité de moustiques les activistes qui dénonçaient le racisme sans que personne ne lui ai demandé quoi que ce soit et juste avant notre mois d’histoire des Noirs, j’en ai eu assez. J’ai écrit à Judith qu’il était temps qu’elle s’excuse, ce qu’elle n’a pas bien accepté. Mais pourtant, quelques heures plus tard, a quand même écrit un texte d’excuses sur sa page Facebook.

À notre dernière rencontre, elle m’avait parlé de ce par quoi elle était passée. Ça m’avait touchée. J’ai vu son entrevue au sujet de son départ et je lui ai écrit pour m’excuser, moi. Je voulais en finir avec ce fardeau étrange. Je n’aimais pas l’idée d’y avoir contribué même si j’étais en désaccord avec elle. J’ai vécu moi-même à quelques reprises des gang bangs politiques virtuels où des gens se mettent en groupe pour me remettre à ma place. Cette expérience est horrible. En même temps, je me demande si elle est consciente de ce qu’elle a fait, elle ? De la campagne de salissage qu’elle a menée sur le dos de Nydia ?

Nydia n’a jamais aimé que je lui parle de cette histoire, alors je ne parlerai pas en son nom. Elle a une voix qui s’exprime d’elle-même avec une justesse exemplaire. J’ai un grand respect pour ce qu’elle a fait. Elle a osée l’impossible. Elle m’a souvent dit “you’re still on this story?” Tout en m’offrant son support  en tant qu’amie.
Quand Nydia a vécu cette intimidation aux yeux de tous, nous avons été plusieurs personnes noires à apprendre que parler a un très grand prix au Québec. On n’a pas de grands noms dans ces médias qui nous protègent de cette violence. Les noirs intégrés préfèrent plaire au plus forts que de risquer leur carrière et ce, à nos dépends.
Le silence de Judith après la campagne d’intimidation des médias contre Nydia était blessant.  J’ai appris à la respecter avec le temps, elle est brillante, mais je n’ai jamais oublié cet incident. Ce qui jusqu’à ce jour ne me permet pas de lui faire confiance.  Je crois qu’elle le comprend. Même si nous avons décortiqué cette histoire ensemble à plus d’une reprise.

J’aurais aimé croire en une alliée vraiment. Et je sais qu’elle apprend toujours. Qu’elle y travaille fort. Mais je dois protéger les miens d’abord. Aimer les miens d’abord, car les miens n’ont pas ce capital de sympathie ni cette étendue de plateformes pour exprimer leur position en long en large et en profondeur. Et leur départ d’un journal ne veut pas dire qu’ils commencent tout simplement un nouveau projet prometteur…

MARIE- Angélique