MILF ou Cougar : Réflexions sur le cas Macron-Trogneux

Flashback : je suis en pleine rue, en plein jour, dans un quartier animé de Paris. Un jeune homme me tire de ma réflexion :

« Pardon, êtes-vous une MILF ? »

Je vous laisse googler ça comme des grands si vous n’êtes pas familiers avec le terme. Disons que ce genre de question a de quoi décontenancer quiconque, surtout si c’est la première fois qu’elle vous est adressée (ça donne, c’est le cas de le dire, un coup de vieux).  J’ai fixé un instant le garçon qui avait à peine plus que la moitié de mon âge, croyant à une blague ou un pari perdu avec ses copains. Mais il semblait sérieux : je ne lui inspirais visiblement pas des sentiments filiaux. Que répondre à ça ?

« Vu le caractère indexical de cet acronyme, toi seul peux savoir, jeune Padawan ! » aurait été la réponse la plus précise.

« Ah, vous voulez probablement dire “cougar” ? » aurait fait l’affaire aussi, puisqu’il confondait apparemment les deux concepts, en raison d’un élément commun, à savoir le sexe avec une femme plus âgée. Mais comme je refuse d’employer le terme de cougar, je me suis contentée de sourire. Après tout, dans ce contexte, ça pouvait être pris comme une forme de compliment, même si en soi, il est assez malvenu d’aborder des inconnues sur la rue pour les questionner directement sur leurs pratiques sexuelles.

« Je vous laisse mon numéro », a-t-il proposé avec délicatesse pour conclure la discussion, s’évaporant ensuite comme il était venu, sans insister.

C’était en 2015. À l’époque, personne ne savait qu’Emmanuel Macon était en marche, c’est le cas de le dire, vers le pouvoir.

*

Il est courant que la vie privée des gens d’État soit scrutée, commentée, jugée. Mais le cas Macron est différent en raison de sa singularité. Alors que la plupart des conjoints des femmes d’État passent inaperçus parce qu’on ne s’intéresse qu’à la capacité de celles-ci à conjuguer fonctions maternelles et politiques, le cas Macron est différent : il est en couple avec Brigitte Trogneux, une « vieille » de 24 ans son ainée.

Par conséquent, au cirque médiatique de base s’ajoute un torrent de moqueries, d’insultes et de spéculations. Que fait-il avec cette « vieille » ? Est-il si désespéré, lui qui est portant joli garçon et qui pourrait, sans l’ombre d’un doute, « trouver mieux »? Est-ce vraiment un vrai couple ? Toutes les hypothèses les plus farfelues ont circulé pour rendre « crédible » cette anomalie, exposant au passage leurs fondements âgistes et sexistes, voire homophobes (lorsqu’on a supposé que cette relation servait à cacher une relation de Macron avec un autre homme).

Bref, depuis quelques mois, les langues sifflent, les gorges se réchauffent, les blagues fusent. Pourtant, lorsqu’un homme est en couple avec une femme beaucoup plus jeune, cela ne génère aucune dissonance cognitive. C’est d’une déconcertante banalité, voire nécessaire. La virulence des commentaires est telle que le phénomène a attiré l’attention des analystes qui ont rappelé à juste titre le caractère problématique du terme « cougar ». Car oui, caricaturer une femme en la comparant à un animal (et en condamnant son comportement de façon implicite), c’est lui retirer son humanité, mais aussi en quelque sorte lui demander de s’effacer, de disparaitre, de ne surtout pas nous rappeler qu’elle a une sexualité.

Il y a quelques mois, l’incisive Virginie Despentes qui avait mis le doigt sur le problème en abordant le sujet du vieillissement de Madonna :

« si les hommes hétéros sont parfois mal à l’aise devant ce qu’elle incarne, c’est peut-être qu’ils craignent qu’elle soit encore en mesure de susciter le désir. C’est un tabou qu’elle brise : on peut être ému par une créature de son âge, mais on ne devrait jamais être excité. Madonna est bandante. Elle reste du côté de l’inconvenance ».

Dans ce contexte, il est d’autant plus ironique que ce qui choque chez le couple Macron-Trogneux soit justement qu’ils soient mariés (depuis 2007) et forment un ménage stable. Les bien-pensants auraient fermé les yeux sur une passade (comme on s’amusait de la romance en scooter de François Hollande), auraient composé avec la situation s’il avait eu la décence de ne pas l’imposer à la vue de tous. Mais s’afficher comme ça, sans gêne? C’en était trop.

Ces réactions sont révélatrices d’un malaise profond. Que certain.e.s aient de la difficulté à concevoir qu’une femme d’un certain âge puisse être choisie par un homme beaucoup plus jeune et être plus qu’une passade est une chose. Que l’on se permette de commenter sans gêne la vie intime d’autrui en est une autre.

Le pire dans tout ça est que les femmes elles-mêmes se mettent des barrières lorsqu’elles se font courtiser par des hommes plus jeunes, et déclinent assez spontanément. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Brigitte Trogneux, lorsque celui qui s’était promis de devenir son époux a entrepris une cour assidue pour la charmer. Si on peut comprendre la prudence, la crainte de paraître ridicule, elle, est révélatrice d’une forme d’aliénation affligeante. Pourquoi devrait-on refuser des avances qui nous sont adressées ?

Si le phénomène n’a rien de nouveau, il gagne en banalisation à mesure que le célibat – qui permet davantage de flexibilité dans le choix des partenaires – devient une condition plus répandue. Le galvaudage du terme « cougar » et la création de concepts parents tels que « arctic fox » n’y est sans doute pas étranger, comme s’il fallait nommer cette étrange réalité, cette espèce de femmes à part, cette clique de mutantes. Après tout, les étiqueter, c’est commode. Si vous êtes une jeune femme, ça vous permet de vous positionner avantageusement et de vous rassurer sur votre propre valeur. Si vous êtes un jeune homme, vous apprendrez à vous en méfier (comme le loser décrit par Koriass qui « cruise des madames après un 12 pack d’Heineken »). Si vous êtes un homme du même âge, les ridiculiser permet de d’espérer, par cette stratégie de shaming, de maintenir en place le double standard à votre avantage. Et si vous êtes, vous aussi, une femme d’un certain âge, tourner vos semblables en ridicule vous permet, si le courage pour franchir le pas vous fait défaut, de rester dans le confort des conventions.

Les femmes gardent souvent, hélas, les réflexes imposés par un cadre normatif qu’elles n’ont pas choisi. Et chaque fois qu’une femme décline une proposition d’un homme plus jeune par la sempiternelle « je pourrais être ta mère », cela revient à cautionner cette fausse opposition entre deux aspects de la vie des femmes : la maman ou la putain. Comme si les mères ne pouvaient pas être sexy, ouate de phoque.

Deux questions ressortent de cette réflexion :

  • De quoi a-t-on peur, quand on voit le couple Marcon-Trogneux? Qu’ils lancent une mode? Que des femelles d’un âge certain, assoiffées de chair fraiche, sévissent sur les territoires, menaçant l’intégrité des jeunes loups innocents? (Aux hommes mal à l’aise avec ce scénario, je lance une invitation cordiale à participer à l’effort d’éducation pour la suite du monde : l’idée de vous représenter en tant que proies vous déplait? Même chose pour nous. Merci de passer le mot.)
  • Arrivera-t-on à « en revenir »? Ne peut-on pas laisser les couples atypiques vivre leur vie, sans scepticisme, sans sortir le bol de popcorn pour s’en divertir dès que, comme les autres couples, ils vivent des difficultés? Ne peut-on pas laisser les adultes consentants vivre leur vie privée sans s’en mêler?

Quoi qu’il en soit, Macron vient d’être élu et nous ne savons pas de quoi son règne sera fait. Mais il se peut que sa première contribution politique ne se trouve pas là où on aurait cru. Car si l’exposition de sa vie privée permet de montrer la violence symbolique que subissent les femmes en vieillissant (de même que le caractère aberrant du double standard qui leur est imposé), ce sera déjà ça de pris.

Quant à savoir ce que j’ai fait du numéro du garçon, c’est vraiment une autre question.

 

 

 

 

Romaine Cauque

5 Comments

  • Elsa Moulin
    26 mai 2017

    Merci pour cet article, on dit souvent que les femmes commencent à s’intéresser au féminisme quand elles vieillissent (mis à part le militantisme de jeunesse). C’est mon cas, après avoir connu les limites du mariage…
    Avant, on laisse faire les atteintes aux « vieilles », les atteintes aux « moches », on est toute fière quand un homme nous trouve jolie et on le laisse faire s’il nous compare à la moche, la grosse ou la vieille d’à côté. Tant qu’on rentre dans ce jeu et qu’on fait « nos belles », il faut s’attendre à ce que ça nous retombe dessus plus tard. Bandante ou pas, les femmes ont droit au respect.

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  • Romaine Cauque
    26 mai 2017

    Vous avez le mot juste, Elsa (« Bandante ou pas, les femmes ont droit au respect »), merci d’avoir pris le temps et pour les bons mots. En vous souhaitant le meilleur pour la suite!

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  • Marie
    30 mai 2017

    Ok. Sauf que: moi aussi si je me faisais draguer par un mineur (Macron avait 15 ans quand il a rencontré son enseignante, Mme Trogneux), je déclinerais pour éviter les problèmes! Mais une fois majeur, c’est autre chose hein?

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    • Romaine Cauque
      2 juin 2017

      @Marie: d’après les infos dont nous disposons, Mme Trogneux aurait en effet décliné les avances, et ce n’est qu’après beaucoup d’insistance de la part de celui qui allait devenir son conjoint qu’elle aurait envisagé les choses autrement.
      Cela étant dit: avoir l’âge légal (peu importe qu’on soit homme ou femme), dans ce genre de contexte, c’est comme le consentement:c’est une condition de base.

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  • Benselin
    14 juillet 2017

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