A quoi servent les étiquettes ?

 

Hétérosexuel.le, homosexuel.le, bisexuel.le, pansexuel.le, panromantique, asexuel.le, aromantique, demi-sexuel.le, homme, femme, cis, trans, non-binaire, a-genre, genre-fluide, queer … Depuis quelques temps, les étiquettes semblent se multiplier, particulièrement en ce qui concerne les identités de genre et orientations sexuelles et/ou romantiques. Mais pourquoi, au juste, a-t-on besoin d’étiquettes ? Ne sommes-nous pas tous humains après tout ? A quoi bon créer des distinctions ?

 

Je voudrais raconter ici une anecdote tirée de mon histoire personnelle. Je n’ai jamais eu beaucoup de désir sexuel. Avant que je ne découvre qu’il existait un terme pour décrire ce sentiment, je me sentais juste bizarre, différente, sans pouvoir mettre de mot dessus. Quand j’essayais d’expliquer aux gens que je ne ressentais que peu, voire pas d’intérêt pour le sexe, je n’avais le droit qu’à des réactions incrédules : « Tu ne t’intéresses pas au sexe ? Mais non, c’est impossible voyons ! Tout le monde s’intéresse au sexe ! »

 

Et comment leur en vouloir, puisqu’il n’y avait aucun mot pour dire mon ressenti ? S’il n’y avait pas de mot, c’est que quelque part mon sentiment ne devait pas être vraiment réel, ou alors c’était de façon pathologique en opposition à la norme. Aussi, quand j’ai découvert il y a environ cinq ans au détour d’un forum le terme « asexuel.le », ça a été comme une libération pour moi. Ce que je ressentais avait un nom, donc une existence ! A partir de là, j’ai commencé à employer ce mot pour me définir, et quand des gens me posaient des questions sur mon peu d’intérêt sexuel, l’existence de cette étiquette a pu apporter une certaine légitimité à mes propos.

 

Ce que j’ai voulu montrer à travers cette anecdote, c’est que même si on peut avoir l’impression que toutes ces nouvelles étiquettes viennent créer des divisions artificielles, il faut comprendre qu’elles viennent avant tout répondre à un besoin d’auto-définition. Ce ne sont pas les nouveaux termes qui créent de nouvelles identités de genre, de nouvelles orientations sexuelles/romantiques : ces identités existent déjà, et les mots n’interviennent qu’après, en contribuant à légitimer leur existence.

 

Le fait de « créer des étiquettes », autrement dit de « nommer les choses », est nécessaire à la constitution d’un sujet politique. En effet, comment prétendre agir sur l’oppression spécifique qui vise les personnes attirées par les personnes du même sexe si on ne reconnaît pas l’existence de différentes orientations sexuelles/romantiques, dans un système où l’une en particulier – l’hétérosexualité à visée reproductive – est érigée comme norme ?

 

Quand Marie-France Bazzo écrit, dans son article « Le nouveau puritanisme » publié en début de semaine dans La Presse, que toutes ces étiquettes « illustrent le triomphe du particulier dans le langage », elle oublie que l’universel qu’elle semble louer (supposons qu’il s’agit de l’Homme avec un grand H) n’est en fait que la représentation d’un sujet lui-même… particulier. C’est-à-dire un homme blanc, cis, hétérosexuel, issu d’une classe aisée. N’oublions pas que c’est là le propre du dominant que de passer pour sujet neutre, quand tous les autres sont réduits à l’état de « particuliers » : en témoigne par exemple l’usage du mot « homme » comme synonyme d’ « être humain ».

 

Ainsi, la volonté de rejeter toute étiquette et de ne pas voir les différences, si elle part d’une bonne intention, n’en est pas moins dangereuse puisqu’elle participe à l’invisibilisation des oppressions subies. C’est particulièrement flagrant dans le cas du racisme, quand des personnes se défendent de la possibilité même d’être raciste en arguant qu’elles « ne voient pas les couleurs ». S’il n’y a pas différentes couleurs de peau, il ne peut pas y avoir d’oppression fondée sur la couleur de peau, et donc les personnes victimes de racisme inventent une oppression qui n’existe pas. C’est problématique puisqu’en pensant lutter contre le racisme en prétendant ne pas voir les couleurs, on en fait finalement le jeu en niant la possibilité de reconnaître son existence, et donc de pouvoir lutter contre lui.

 

Bien sûr, on aimerait un avenir sans étiquettes, sans sexisme ni binarisme de genre, sans racisme ni distinction de couleurs de peaux, sans hétéronormativité ni orientations sexuelles/romantiques délimitées, sans opposition entre les humains et les autres animaux, bref un avenir où les êtres vivraient en harmonie et cesseraient d’être réduits à des qualificatifs arbitraires. Mais tant que des oppressions systémiques existeront, ces mots sont nos outils politiques, les leviers qui nous permettent de nous constituer en sujets capables de lutter contre les oppressions que nous subissons. Si mal nommer c’est ajouter aux malheurs du monde, bien nommer c’est la possibilité d’agir pour un monde meilleur.