Changez de côté, vous vous êtes trompés

Ce matin en me levant, je me faisais traiter de mouton par Mario Girard, chroniqueur à La Presse.

Je ne suis pas la seule, on l’est tous. Tous ceux qui ont été choqués par la vidéo du défilé de la fête nationale, qui a fait scandale hier sur les réseaux sociaux.

Parce que d’être choqué tel un seul homme par une image qui semble célébrer un pan de l’histoire qu’on appelle l’esclavagisme, c’est, selon le chroniqueur, d’être un mouton (blanc ou noir, ce n’est pas spécifié, alors j’imagine que la couleur est au choix de chacun).

C’est vrai, on a réagi avant de se renseigner : les organisateurs ont-ils agi de bonne foi? Oui? Ah ben là… s’ils se sont pas déclarés ouvertement racistes, faudrait pas s’offusquer!

On le sait bien, que les organisateurs ne sont pas racistes, qu’ils n’avaient pas de mauvaises intentions. Louis Morissette non plus n’en avait pas, quand il a utilisé le blackface dans un Bye Bye. Sauf que le blackface a une portée historique qu’on ne DOIT pas ignorer. Et il en va de même pour l’esclavagisme. Pis une poignée de jeunes noirs habillés de coton et travaillant à la sueur de leur front, entourés de blancs habillés de blanc qui chantent allègrement en suivant leur leader blanc et en profitant du travail acharné qui permet leur avancée immuable, ça nous a rappelé l’esclavagisme. Je sais ben pas pourquoi.

Et même si je voulais à tout prix ne pas participer à « l’emportement inutile » et au « dérapage incontrôlable » dont on taxe ma colère légitime – comme le fera toujours celui qui est davantage dérangé par la colère mouvementée que par l’injustice tranquille – je ne pourrais m’empêcher, à défaut de voir dans cet agencement maladroit une reconstitution de l’esclavagisme, à tout le moins celui de la ségrégation.

Parce que ce qui m’a choquée dans la situation n’est pas tellement le fait que des adolescents noirs poussaient un char allégorique. J’ai bien compris qu’il s’agissait des Patriotes de l’école Louis-Joseph-Papineau et que, ben, ça adonne que ces élèves-là sont noirs. Le travail physique exténuant qu’ils ont effectué fièrement avait un dessein louable et ce n’est pas de la colère que je ressens en voyant l’implication des jeunes de Saint-Michel, mais de l’admiration!

Ce qui m’a choquée, moi, c’est l’ensemble du tableau dont le peintre avait oublié de mélanger les couleurs, c’est le troupeau de personnes qui, en ouverture du défilé, était censé représenter mon peuple – je parle ici des gens qui se trouvaient derrière le char – ce troupeau blanc d’une homogénéité surréaliste. Si vous cherchez des moutons, ils sont là.

Et ça me fâche comme ça me fâche quand j’ouvre la télé et que je vois, dans les émissions de variétés et les séries télévisées, toujours les mêmes visages d’une homogénéité surréaliste. T’sais quand la télé états-unienne est plus diversifiée que la tienne, y’a de quoi être gêné.

Pis je suis gênée en tant que Québécoise souverainiste fière de sa nation, qui a déjà enseigné le français à l’école Louis-Joseph-Papineau, justement, et qui sait que le Québec n’est pas raciste, que les jeunes des écoles à Montréal font du Québec un endroit riche et diversifié, et que c’est ça, la réalité québécoise. Le char d’ouverture du défilé d’hier n’était pas du tout représentatif de cette réalité, et c’est en ça qu’il a choqué.

« L’acceptation de la différence commence quand on ne la voit plus, vous ne pensez pas? », nous demande Mario Girard. Sauf qu’il y a une marge entre ne pas catégoriser les gens en fonction de leurs origines, de leurs couleurs de peau, de leurs religions, de leurs sexes, de leurs genres, de leurs orientations sexuelles ou politiques, et nier ces différences et l’historique d’oppression qui y est rattaché. L’acceptation, ce n’est pas de fermer les yeux sur les injustices passées. C’est de s’assurer qu’il n’y en ait plus.

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