Ce texte a d’abord été publié sur le blogue de l’autrice.

En réponse à  »Miroir, qui est la plus belle » dans le Journal de Montréal

 

Merci à Simon Douville pour la photo originale et d'avoir autorisé le montage comique. Prière de contacter l'artiste avant toute réutilisation possible de cette image : http://smndvll.format.com/

Merci à Simon Douville pour la photo originale et d’avoir autorisé le montage comique. Prière de contacter l’artiste avant toute réutilisation possible de cette image : site web officiel 

 

Ma chère Sophie,

 

Comment tu vas? Dis-moi donc ça. Raconte-moi comment c’est d’être payée pour te moquer des opprimé.es? Explique-moi combien il t’est difficile de vivre une vie normale parce que ton physique ne fitte pas dans le 36-24-26? Murmure-moi tendrement à l’oreille l’identité du prochain groupe sur lequel tu prévois déverser ton fiel. Élabore suavement ta prochaine stratégie pour faire mouche en me regardant droit dans les yeux.

 

C’est au nom de ces humains que tu auras blessés aujourd’hui que je te parle, mon gros steak bien posé sur ma chaise de bureau. Je le fais parce que moi, tu ne m’impressionnes pas outre mesure. J’ai la couenne beaucoup plus dure que tu pourrais le croire et ce n’est pas en flashant tes «25 ans d’expérience dans le domaine journalistique» que tu vas me convaincre que tes propos sont légitimes.

 

En tant que grosse, je vais te dire, moi, qui le miroir trouve le/la plus beau/belle: les personnes ayant un minimum d’intégrité, de respect et d’ouverture sur le monde. J’ai droit à la reconnaissance de ma beauté comme n’importe qui. En fait, je pogne probablement plus que n’importe quelle personne qui utilise son privilège pour enfoncer les stigmatisé.es. Sophie, tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ne sais que créer la polémique. Tant mieux pour toi: ça marche. J’imagine que le nombre de clics que tu as générés pour le JDM aujourd’hui te vaudra une belle p’tite tape dans le dos de la part de tes supérieur.es. Good job. Un succès fait sur le dos des gens qui se battent pour survivre dans une société qui n’a de cesse de les mettre dans des boîtes pour mieux les shipper vers un no man’s land. Un genre d’île où on parquerait juste les fatties du monde. Ce serait d’adon, n’est-ce pas?

 

Du moins, c’est ce que tu sembles croire parce qu’à te lire, ton champ de vision est entaché par des corps qui ne méritent pas qu’on les valorise. Les «difformes» que nous sommes te remercient infiniment de n’avoir aucune conscience des obstacles auxquels on fait face. Franchement, soupires-tu chaque fois que tu vas au bar pis que tu dois gérer la largeur de tes cuisses parce que les accoudoirs veulent pas te contenir? Est-ce que les médecins te font vivre d’atroces souffrances au nom d’une santé que tu as déjà? Est-ce qu’on te regarde au restaurant en fronçant les sourcils parce que tu as choisi de prendre un chausson aux pommes après ton Big Mac? As-tu, ne serait-ce qu’une seule fois, enduré les moqueries de camarades de l’école qui te traitent de tous les noms parce que t’as un bourrelet de trop? Est-ce que, durant tes partys de famille du temps des Fêtes, un mononc’ te demande en riant: «Coudonc! Quand est-ce que tu te mets au sport? T’es pas mal toutoune, j’trouve!»? Est-ce que tu dois courir après les vêtements à ta taille et les payer deux fois trop cher parce qu’aucune boutique n’offre un vrai XL? As-tu déjà braillé en essayant des dizaines de jeans pendant des heures au centre d’achats parce qu’aucune paire ne veut monter plus haut que ton jarret?

 

Sophie, la beauté est subjective, mais le respect devrait être objectif. Par contre, je ne respecterai pas tes propos. Jamais. Parce qu’ils ne font que véhiculer une haine qui gangrène encore chaque couche de ce pauvre monde dans lequel on tente, en se squeezant en calvaire, de faire notre place. Sérieusement, dis-moi qu’est-ce que ça te fout à toi? Coudonc, ça t’empêche-tu de vivre? Non. Ça n’a aucune influence sur toi ni sur ton si précieux corps. Utiliser l’argument de la santé alors que l’on commence à prouver que les personnes minces sédentaires peuvent être en pire santé encore que des obèses actifs.ves, c’est de la mauvaise foi. C’est de la bullshit qui n’est pas appuyée par les faits, mais plutôt par l’avis que tout un chacun s’est forgé sur des standards de beauté imposés par une industrie irréaliste et avide d’argent.

 

Tu utilises ta tribune pour ridiculiser des bouts de peau et de la graisse, te rends-tu compte? Tu te sers de ta notoriété pour détruire un projet artistique sous le couvert d’intentions tout à fait louables alors qu’il ne s’agit que de perfidie pure et simple. Tu savais ce que ça allait donner, que les gens allaient réagir, que tu allais profondément heurter plusieurs personnes émotionnellement plus fragiles que moi. Car oui, moi, j’ai la chance d’avoir passé à travers ce processus. J’ai le privilège d’avoir confiance en moi, en mes courbes. Juste de même là, trouves-tu que j’ai l’air malheureuse sur les photos de cet article? Est-ce que j’ai l’air d’avoir honte du poids que je pèse? Est-ce que mon sourire semble te mentir? Dis-moi, qu’est-ce que j’essaie de cacher? Vas-y.

 

La vraie beauté se retrouve dans l’épanouissement, dans l’estime de soi qui prend de l’expansion comme il se doit.

Sophie, tu ne mérites pas qu’on te lise. Astheure, va prendre soin d’ton âme: le problème, il vient de toi et non de ceux et celles qui ont le courage de s’aimer. Envers et contre tous.

JE NE SUIS PAS DÉSOLÉE.

 

Emmanuelle B.

Crédits photo: Simon Douville, ami et photographe extraordinaire qui m’a fait vivre l’expérience d’une vie.