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Ça fait longtemps que je pense que quelque chose ne tourne pas rond chez moi et je ne compte plus les heures passées à chercher des réponses à cette impression tenace d’être brisée.

Certains pourraient dire que je suis folle et voir dans ma fureur, mes angoisses, ma fatigue des signes d’une pathologie qu’il resterait à diagnostiquer et à traiter comme il se doit. Mais quand j’ose m’ouvrir à d’autres femmes, je constate que je ne suis pas la seule à trouver la vie difficile parfois. Serions-nous donc toutes des maudites folles – comme on a longtemps voulu nous le faire croire?

 

La toute-puissante pharmacopée

 

La manière dont nous envisageons, comme société, les problèmes psychologiques est de plus en plus teintée par le discours de la biopsychiatrie, laquelle met l’accent sur la dimension biologique des problèmes mentaux. C’est ainsi que nous en venons, par exemple, à concevoir préférablement la dépression comme une « maladie du cerveau[1] », qui résulterait d’un dérèglement de neurotransmetteurs. Si nous achetons cette façon de concevoir la dépression, nous ne nous étonnerons pas qu’on « soigne » ce déséquilibre chimique par un traitement pharmacologique indiqué, notamment en recourant aux antidépresseurs ISRS (inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine). Or, la survenue de ce qu’on appelle un trouble mental ne peut pas s’expliquer que par des facteurs biologiques. En fait, à ce jour, la recherche n’a pu déterminer de biomarqueurs suffisamment rigoureux qui pourraient servir à poser un quelconque diagnostic psychiatrique. Autrement dit, il n’existe en ce moment aucune mesure biologique assez fiable (observations par imagerie cérébrale, tests génétiques, etc.) qui pourrait aider à diagnostiquer hors de tout doute un trouble mental donné[2].

 

Malgré tout, l’influence de la biopsychiatrie, encouragée par les pharmaceutiques, est si puissante que nous en sommes venus à accorder une importance particulière aux données biologiques dans notre compréhension des problèmes psychologiques, ce qui a forcément des conséquences sur la réponse que nous donnons à la souffrance exprimée. Ainsi, très rapidement, les difficultés verbalisées par une personne sont associées à un trouble mental qui, lui, est relié à des dérèglements biochimiques qu’il convient dès lors de « traiter » avec des psychotropes. Il serait pourtant essentiel que nous considérions le vécu de cette personne (notamment, les facteurs sociaux et environnementaux) pour avoir une vision globale de la situation[3] et offrir un soutien approprié.

Le profil social des consommateurs d’antidépresseurs — solitude, pauvreté, enfance malheureuse, triple tâche des femmes (boulot, tâches ménagères, soins aux enfants et aux vieux parents), confirme l’importance des conditions de vie dans l’apparition de certaines formes de dépression […]. Plutôt que de mettre en place des politiques sociales qui favorisent véritablement la conciliation famille-travail, ou de s’attaquer aux facteurs qui minent le tissu social, on prescrit des pilules.[4]

 

Les conséquences de la biopsychiatrie sur la détresse des femmes

 

Au Québec, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à affirmer avoir souffert d’un épisode dépressif ou d’un trouble d’anxiété généralisée. En 2012, 15 % d’entre elles déclaraient avoir traversé, au cours de leur vie, un épisode dépressif (contre 9 % des hommes), tandis qu’elles étaient 12 % (contre 6 % des hommes) à dire avoir été affectées par un trouble d’anxiété généralisée[5]. Par conséquent, elles sont aussi de grandes consommatrices de psychotropes. De 2005 à 2009, parmi les bénéficiaires du régime public d’assurance médicaments du Québec, « la prévalence d’usage d’antidépresseurs était environ deux fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes[6] » et, sur les 345 558 personnes identifiées comme de nouveaux utilisateurs pour cette période, les deux tiers étaient des femmes[7].

 

On pourrait se demander si les prescriptions d’antidépresseurs généreusement octroyées aux femmes n’ont pas comme effet secondaire d’occulter une part de leurs préoccupations, pourtant légitimes, et qui se retrouvent alors plutôt entendues comme un déséquilibre biochimique, ni plus ni moins. En interprétant trop promptement la souffrance de ces femmes comme la manifestation d’un métabolisme dysfonctionnel et en y répondant tout aussi promptement par la médication, nous retirons peut-être l’occasion, à certaines femmes, de reconnaître et de nommer les causes profondes de leur détresse, en plus de nuire à la possibilité qu’elles dénoncent les expériences néfastes qu’elles pourraient vivre ou avoir vécues.

Quantité de femmes se sentent insatisfaites du déroulement de leur existence, désemparées, frustrées, terrifiées, fâchées. Déprimées par les inégalités sociales dont elles sont victimes, par le poids des rôles qu’elles doivent assumer et par leurs difficiles conditions de vie, elles sont vues comme des malades souffrant de dépression majeure, de troubles anxieux, de troubles de la personnalité […], etc.[8]

Il ne s’agit pas ici de nier l’existence de facteurs biologiques dans le développement de problèmes psychologiques ni même de remettre en question la typologie fixée par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) – bien que les critiques se fassent, sur ce plan, de plus en plus nombreuses[9] –, mais plutôt d’insister sur la nécessité, avant de poser un diagnostic ou de prescrire un médicament, d’avoir une vision nette du vécu de la femme qui demande de l’aide. Comme le disait le Dr Patrick Landman, psychiatre français, dans un article portant sur le trouble dysphorique prémenstruel, lequel faisait alors son entrée dans le DSM-5, « pour reconnaître la souffrance psychologique d’une femme, pas besoin de lui donner un diagnostic psychiatrique[10] ».

 

Peut-être pourrions-nous donc réellement écouter ces femmes découragées qui tiennent les services sociaux à bout de bras, tandis que sévit l’austérité économique? Ou concevoir qu’une femme puisse être fatiguée et irritable quand, en plus de devoir être performante au travail, elle est la principale responsable des tâches ménagères ainsi que des soins à prodiguer aux enfants et aux parents vieillissants? Ou encore admettre qu’une femme peut être profondément traumatisée après avoir vécu un viol, surtout quand on sait que le fait de le dénoncer ne se soldera vraisemblablement pas par une condamnation[11]? À ces quelques exemples de situations que peuvent connaître les femmes nous pourrions ajouter toute la dimension de la socialisation qui agit dès la naissance et qui influence non seulement la vision que chacune a d’elle-même, mais aussi son parcours professionnel et ses relations. Cet ensemble de facteurs est plus que considérable et il serait bon de s’en souvenir lorsqu’une femme manifeste son désarroi.

 

Audrey Ducharme

 

 

[1] Peu après le décès de Robin Williams, la directrice scientifique du Centre de recherche de l’Institut Douglas, Brigitte Kieffer, en entrevue avec Le Devoir, nous invitait à « percevoir [les maladies mentales] tout simplement comme une maladie du cerveau ». (Source : http://www.ledevoir.com/societe/sante/416013/comprendre-les-cerveaux-malades)

[2] Le psychiatre américain et professeur émérite Allen Frances estimait, en 2012, que « la mise au point de biomarqueurs en psychiatrie prendra plusieurs décennies et [que] ceux-ci ne seront de toute façon applicables qu’à un petit nombre de patients souffrant des pathologies les plus sévères. » (Cité dans GONON, FRANÇOIS. « Quel avenir pour les classifications des maladies mentales? Une synthèse des critiques anglo-saxonnes les plus récentes », L’information psychiatrique, 2013/4 (Volume 89), p. 285-294.)

[3] L’importance des facteurs environnementaux est d’ailleurs constamment démontrée par les progrès de l’épigénétique, qui « recherche les mécanismes moléculaires expliquant qu’un facteur environnemental, par exemple une maltraitance sévère dans l’enfance, puisse entraîner des modifications de l’activité génique profondes, durables et parfois transmissibles à la génération suivante. » (GONON, FRANÇOIS. « La psychiatrie biologique : une bulle spéculative? », Esprit, 2011/11, p. 54-73. URL : http://www.cairn.info/revue-esprit-2011-11-page-54.htm)

[4] ST-ONGE, JEAN-CLAUDE. Tous fous? L’influence de l’industrie pharmaceutique sur la psychiatrie, Écosociété, Montréal, 2013.

[5] INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC. « Portrait statistique de la santé mentale des Québécois », Gouvernement du Québec, 2015.

[6] CONSEIL DU MÉDICAMENT DU QUÉBEC. « Portrait de l’usage des antidépresseurs chez les adultes assurés par le régime public d’assurance médicaments du Québec », Gouvernement du Québec, 2011.

[7] Ibid.

[8] FERLAND, ISABELLE. « Femmes et santé mentale », Réseau québécois d’action pour la santé des femmes.

[9] Parmi les critiques formulées à l’égard du DSM, nous pouvons entre autres retenir celle d’Allen Frances, cité précédemment. Ce dernier, qui est loin d’être un militant de l’antipsychiatrie, ayant coordonné l’équipe derrière le DSM-IV, a publié, en 2013, Sommes-nous tous des malades mentaux? où il critique la surmédicalisation entraînée par le DSM-5. Nous pouvons également rapporter les propos du directeur du National Institute of Mental Health (NIMH), Thomas Insel, qui écrivait, quelques semaines avant la sortie de la cinquième version du DSM : « [The] NIMH will be re-orienting its research away from DSM categories. Going forward, we will be supporting research projects that look across current categories – or sub-divide current categories – to begin to develop a better system. » (Source : https://www.nimh.nih.gov/about/directors/thomas-insel/blog/2013/transforming-diagnosis.shtml)

[10] SIMARD, VALÉRIE. « Le SPM extrême, une maladie mentale? », La Presse+, 21 mai 2013.

[11] Au Canada, 5 % des crimes sexuels sont rapportés à la police et seulement 3 plaintes pour agressions sexuelles sur 1000 se soldent par une condamnation. (CENTRE CANADIEN DE LA STATISTIQUE JURIDIQUE. « La victimisation criminelle au Canada », 2014.)