erosphere

Cela fait un certain temps que j’envisage le sexe comme un problème. Pas nécessairement une tragédie, un problème. Pas une suite interminable de viols comme Catherine McKinnon, mais pas non plus le long fleuve joyeux et sensuel que semblent décrire les féministes sex-positives.

Je ressens de la frustration, du désir et du plaisir. Et je ne sais pas comment les vivre. Je ne veux ni résumer le sexe à ma vulnérabilité ni l’en dépouiller. Pour moi, le sexe a ceci d’intéressant qu’il nous confronte à l’intimité, toujours douloureuse. La nôtre et celle des autres. Le sexe est donc un danger, pour nos corps et nos émotions, quoiqu’il arrive. Il ne peut être tout à fait « safe », sans quoi il n’y a plus rien à explorer.

 

Alors, c’est chargée d’espoirs divers que je me suis décidée à me rendre à Eropshère, un festival où l’on peut expérimenter lors d’ateliers, le tantra, la dynamique SM et un tas d’autres variations autour de la volupté. C’est un festival où le mot consentement est prononcé toutes les dix minutes. On y parle d’espace « safer » et non pas safe, c’est-à-dire qu’une intention est posée de sécurité, mais qu’elle ne peut s’assurer que dans l’expérience. L’attention à ses propres limites et à celles des autres n’est jamais garantie : elle se gagne parole après parole, étreinte après étreinte.

C’est assez fou ce qui s’y passe. Subitement le sexe devient quelque chose que l’on montre et que l’on ne cache pas ; quelque chose de l’ordre du travail et non pas de la spontanéité ; quelque chose qui a à voir avec l’émotion, mais pas (nécessairement) avec l’attachement.

Le sexe prend une autre dimension.

Ce n’est plus de la spontanéité pure. Le corps, la sensualité et l’écoute deviennent un jeu dont les règles sont subtiles.

Ce n’est plus indicible. C’est des dialogues, de l’imaginaire, de l’esthétisme.

Ce n’est plus secret. Le sexe se montre, se discute, se performe.

Ce n’est plus coupé du reste de la vie. C’est de la danse, des conversations, des frôlements, du chamanisme.

Ce n’est plus quelque chose auquel il ne faut pas toucher de peur qu’il se sauve. On y plonge nos mains, nos corps, nos sexes et nos cerveaux ; nos nerfs et les battements de notre cœur.

Le sexe devient un putain de beau problème : une équation composée de multiples et de belles inconnu-es.

Il ne s’agit plus de savoir si je suis une féministe pro-sexe ou une WAP (Women Against Pornography). Il s’agit de vivre une expérience. Une expérience qui ne fixerait pas les identités, mais qui les mettrait en jeu avec les sens, les peaux, les névroses et les idées.

Dans cet espace non théorisé, le sexe devient un langage. Le langage de mon corps, de mes désirs et de mes insatisfactions ; celui du consentement, c’est-à-dire de la communication par le corps, la bouche, les jambes, le sexe, l’énergie et la parole. Plus subtil que l’espace du oui et du non. C’est un langage non binaire, précis, mouvant, qui parle avec l’ambivalence et l’incertitude de nos affects.

 

EroSphère m’a permis d’éprouver ma vie sexuelle comme si je la testais en laboratoire, c’est-à-dire en observant mes réactions lorsque je suis confrontée à différentes pratiques. Cela ne m’a pas libérée de mes problèmes. Cela m’a permis de les embrasser pleinement, de les prendre, de les vivre, non pas comme des hontes, mais comme des moteurs pour connecter mon désir à d’autres endroits de mon corps ou à d’autres corps. C’est un festival où j’ai pris du plaisir, me suis sentie incomplète, contrainte et libre. J’ai pu y emmerder la pornographie, trouver le sexe dans des frôlements, des danses et des regards. J’ai pu y découvrir la domination comme une forme d’attention à l’autre, attentive, continue, créative qui incite autant à l’abandon qu’à la maîtrise de soi.

C’est un espace où j’ai parfois été ulcérée comme une féministe matérialiste, enthousiaste et jouissante comme une féministe sex-positive, affectée par les rapports de force et responsable de leur évolution. C’est un espace comme la mer dans lequel mon identité a été ballotée, éprouvée, submergée parfois.  Mes problèmes n’y ont pas été résolus, mais dissous et reconstitués en fonction de la force des vagues.