Cet article contient des spoilers sur le film Arrival.

 

Samedi soir. Je termine Arrival de Denis Villeneuve. Je suis épatée par le son, par l’image, par l’intrigue et par le jeu d’acteur.

Épatée par tout le film, oui. Sauf que.

Je trouve qu’il y a quelque chose qui cloche. Un petit quelque chose, pas grand chose, mais quand même. Je réalise que je suis déçue par la tournure des événements dans ce grand film.

 

Je regarde Louise Banks (Amy Adams), le personnage principal qui est chargé d’entrer en contact avec les extraterrestres. C’est en soi une femme unique : linguiste comparée, experte en traduction et professeure de langue à l’université. C’est un personnage très intéressant, maintenant, que ce soit une femme ou un homme, ça ne change pas grand chose à l’utilité de Louise dans l’histoire du film. En effet, Louise est linguiste et c’est précisément parce qu’elle est experte en la matière qu’elle est appelée à aider les États-Unis pour communiquer avec les extraterrestres.

 

À travers l’histoire de cette mission s’insèrent de légers fragments— des souvenirs ? —de la vie de Louise. Nous comprenons, du moins nous pensons comprendre, que Louise vit seule et qu’elle a vécu le traumatisme de perdre un enfant. La construction de ce personnage se tisse au même rythme que le contact se crée entre les experts et les extraterrestres.

À la fin du film, c’est la surprise totale : le langage que parlent les alien est un langage dont les phrases complexes portent sur le temps. Ainsi, ces fragments temporels qui troublaient Louise ne sont en fait pas des souvenirs, mais bien une projection de la vie de cette dernière. Et Louise, en tant que linguiste, commençait sans le savoir à communiquer avec les extraterrestres. Ils lui donnaient en effet la base de la grammaire qui joue avec les modalités de l’espace-temps.

Surprise : Louise sera mère et perdra son enfant. Sachant ce qui l’attend, elle décidera de suivre son destin et de ne pas changer le cours des événements.

 

C’est précisément ce point du film qui me tracasse. Je me demande en fait si le personnage principal avait été un homme, si son destin aurait été d’être père? Je me demande si un personnage féminin est coincé dans sa féminité? Si la féminité fait graviter Louise autour de tropes stéréotypés? Louise est une linguiste comparée, experte en traduction et professeure de langue à l’université. Elle est carriériste, intelligente et… prédestinée à être mère. Je ne crois pas que nous devions ignorer ce genre de « traits » que l’on donne à un personnage. Louise sauve l’humanité parce qu’elle arrive à entrer en contact avec les extraterrestres, mais elle ne peut pas échapper à la maternité.

C’est ce qui me déçoit, au fond, de réaliser qu’en plus de deux mille ans d’histoire, nous ne sommes pas capables de dégager ces deux choses : la femme de la maternité.

Et si Louise avait pu entrevoir sa propre mort ? Ou un accident ?

Je ne sais pas. Je me questionne, c’est tout.

 

Je vois qu’on parle de « grossophobie » dans l’actualité. Je me dis que des femmes sont coincées dans leur corps, qu’elles sont parfois contraintes d’obéir à certaines règles qui concernent strictement leur corps.

Je repense à un article du journal le Monde  sur Virginie Despentes et je me dis que l’idée qu’elle se fait de la féminité est troublante :

« Mais franchement, quand je vois ce qu’on exige des femmes, le carcan de règles et de tenues qu’on leur impose, leur slalom périlleux sur le désir des mecs et la date de péremption qu’elles se prennent dans la gueule à 40 ans, je me dis que cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque et de la putasserie. Ni plus ni moins qu’un art de la servilité. »

 

Ce qu’on exige des femmes… Les exigences du féminin. Est-ce que Louise Banks doit devenir mère ? Est-ce que c’est la seule avenue possible pour ce grand personnage ? Est-ce que la seule chose qu’il manquait à ce personnage, la maternité ? Louise se fait vieille, le temps file. Est-ce que les fragments temporels qui l’assaillent lui rappellent qu’elle a une date de péremption ?

 

Je me demande comment peut-on réellement réinventer des personnages féminins quand on les ramène finalement à ce qui définit le féminin depuis le tout début de l’humanité. Le plus triste dans Arrival n’est pas que Louise Banks sera mère, c’est qu’elle ne jouira pas de la maternité éternellement. C’est donc ce que l’on offre à ce personnage qui sauve l’humanité par son intelligence : un faux espoir. Un canular annoncé.

 

Je me promène dans les films que j’ai vus dernièrement et je pense à Interstellar. Cooper sauve l’humanité grâce à l’aide de sa fille Murphy. En fait, Cooper réalise à un moment presque final de l’histoire qu’il est le fantôme de sa fille et qu’il peut communiquer avec Murphy à partir de la chambre. L’espace-temps de la chambre se déploie ainsi en multitude : Cooper réussit à s’envoyer les coordonnées de la NASA en binaire afin de se redonner du temps pour sauver l’humanité. C’est compliqué, mais le fait est que c’est Cooper qui décide de sauver le monde, de partir. Sa fille meurt. Cooper sacrifie sa paternité et nous sommes émus qu’il le fasse, mais nous pensons que c’est la seule et bonne chose à faire. Cooper a d’ailleurs le choix.

Louise Banks n’en a pas.

 

Et si elle avait refusé sa maternité ?

Et si l’art de la servilité dont parle Despentes, était précisément le fait qu’un personnage féminin doive faire face à des fausses intersections : au fond, l’avenir de Louise Banks est tracé d’avance. On sait finalement que c’est ce qui arrivera, point final. C’est en gros le concept du Destin, tandis que Cooper se retrouve dans une Tesseract où toutes les temporalités lui sont offertes : il peut réellement changer le cours des choses.

Est-ce que ce qui trouble Louise Banks durant tout ce film, c’est justement ce destin inévitable tracé pour elle ? Comprend-elle l’ampleur de l’arnaque ?

 

 

Je ne sais pas. Je me questionne, c’est tout.