Crédit : L'Esprit libre

Pol Pelletier, l’espace social du théâtre et le féminin

Marye-Claude Belisle

Une autre version de cette entrevue a déjà paru dans L’Esprit libre, à l’adresse http://revuelespritlibre.org/pol-pelletier-lespace-social-du-theatre-et-le-feminin.

 

Pol Pelletier est un nom qui résonne différemment selon qui parle d’elle : on balbutie son nom, on le scande ou le dit avec admiration. Dans tous les cas, il ne laisse personne indifférent.

Pol Pelletier est une actrice, une autrice, une professeure et une metteure en scène, mais elle est aussi féministe. Cette femme a transformé l’histoire du Québec en s’y inscrivant fortement, de front, mais pacifiquement en parlant haut et fort, en enseignant et en créant. Un don de soi, constant, que le milieu du théâtre a essayé et essaie encore de taire, mais sans y parvenir, car son message est lourd de vérité et vivement d’actualité : il faut détruire le patriarcat puisque le patriarcat tue.

Ça semble radical, et justement ce l’est : il s’agit d’aller à la racine des problèmes, de nos problèmes sociaux, de nos injustices, de nos maladies. Son œuvre ne sert qu’à cela, mettre au jour ce qui nous ronge individuellement et collectivement, et dès l’origine, selon elle, c’est le patriarcat.

Pol Pelletier va aussi au-delà de la dénonciation, elle transmet et propose des outils de guérison, par le jeu, soutenus par une philosophie sur le théâtre et le féminin qui mériterait d’être partagée au plus grand nombre. Depuis 2008, par le biais de L’ÉCOLE SAUVAGEi, elle s’occupe de produire des événements à la fois artistiques et sociaux, et elle organise des ateliers de formation sur la guérison par le jeu. Quand on parle de guérison, Pol Pelletier a une définition propre qui s’articule dans une dynamique avec l’inconscient individuel et collectif : « La guérison commence quand l’inconscient s’ouvre et laisse sortir un souvenir empoisonné, une blessure qui détermine tout ce que tu es, ton corps, tes choix de vie, tes relations humaines, tout! Là, y’a plus rien qui tient, t’es en état de choc, il faut la révolution! ». La guérison commence quand on accepte de faire face au poids de notre culture sur nous-mêmes.

Pour Pol, ce sont les femmes qui portent « la souffrance du monde », c’est inclus dans le rôle du féminin, et cette souffrance, les femmes ne sont plus capables de la contenir. Que fait-on avec toute cette souffrance? Elle propose une méthode, le Dojo, qui permet la révolution de soi et des autres par le jeu. Une révolution qui signifie transformer la souffrance de la blessure du patriarcat par quelque chose d’autre, ce féminin que l’on réduit à néant depuis des millénaires. Qu’est-ce que ce féminin? C’est le concept qui permet de définir par la négative le masculin, le concept qui sert à valider le masculin mais qui cache et contient le féminin : la peur, l’étranger, le chaos, la fragilité, la sensibilité. Accepter la vulnérabilité du féminin est ce qui peut guérir la blessure. La révolution, c’est détruire le patriarcat qui tue, viole, abuse, oblige, contraint et fait commerce chaque jour. Pol me dit que malgré toutes ces années d’enseignement, elle ne sait toujours pas exactement quoi faire avec toute cette souffrance, mais elle a observé au cours d’un atelier un geste qui donne espoir :
 

« Y’a un gars qui est arrivé avec une vieille carabine. Y’était avec et tu voyais que lui, comme homme, y’avait pas envie de tirer et y savait pas quoi faire avec. Ben y’a une femme qui l’a pris, pis elle, elle a fait une canne. Ça, c’est l’inconscient collectif qui parle. Les femmes sont capables de faire ça, c’est l’imaginaire. L’inconscient est capable de prendre les choses et de les détourner de leur sens. »

 

En apprenant à danser avec l’inconscient, comme se le figure Pol, on se donne accès à la créativité, et c’est par ce moyen qu’on peut transformer l’état des choses.

 

Plus je discute avec cette femme, mieux je comprends pourquoi elle a eu tant de mal à jouer ses idées : elle déstabilise l’ordre établi, elle jure avec la norme, elle croit dur comme fer à son propos. Pol Pelletier dérange. Elle parle fort, elle déplace l’air quand elle le fait et contredit toutes les postures gentilles qu’une femme devrait tenir si elle écoutait la norme prescrite. Pourquoi se contenir, se retenir? Au jeu comme dans la vie, la vérité est le mot d’ordre pour cette femme. Tout doit être question de vie ou de mort, « sinon ça ne sert à rien de plonger ». Et puisque le patriarcat tue, au propre et au figuré, il y a beaucoup de questions auxquelles s’attarder, des femmes qui reproduisent les maux du patriarcat aux raisons pour lesquelles nous sommes si malades de corps et d’esprit.

 

Elle me raconte, parmi tout cela, ce qu’elle pense du théâtre, elle qui a cofondé Le Théâtre expérimental de Montréal (1975-1979, aujourd’hui le Nouveau Théâtre expérimental), ainsi que Le Théâtre expérimental des femmes (1979-1985, aujourd’hui l’Espace Go). À son avis, la notion de maison comme lieu de théâtre a disparu. Les théâtres sont devenus des business qui ne cherchent qu’à « entrer dans leur argent » et qui ne se questionnent qu’à propos du marketing. Selon elle, toutes les femmes sur les affiches des pièces que l’on observe un peu partout dans la ville sont uniformisées, sans but autre que de faire vendre et de remplir les salles. C’est dire à quel point on est loin de l’idée de la maison chaleureuse qui offre de quoi nourrir l’esprit. C’est une logique de comptable qui a façonné les théâtres contemporains. Avant, tout était complètement différent dès l’accueil. C’était comme aller en visite, c’était excitant. »

 

Pol se désole de constater que les espaces se ressemblent tant, que les lieux n’offrent plus d’idées. Et c’est entre autres pour cela qu’elle a proposé au mois de mars 2017 trois spectacles gratuits dans des lieux qui ne sont habituellement pas des théâtres, mais qu’elle transforme ainsi par sa courte présence, d’environ trente minutes chaque fois. Le 17 mars 2017, à la librairie Au port de tête, elle a interprété Les Vaches de nuit de Jovette Marchessaultii, un texte profond, violent et fragilisant qui parle du féminin et que Pol livre sans pudeur. L’effet est toujours le même : on veut frapper du pied avec elle sur la table qui la soutient, car elle nous incite à l’action. Pol nous donne envie d’agir avec elle, il y a communication entre elle et son audience. Sa présence transforme, car ces textes qu’elle joue n’ont pas d’autre choix que de réveiller en nous la sensibilité, le féminin. Elle fait justice à ce que tait le patriarcat, dans son art comme dans tout ce qu’elle produit.

 

La solidarité humaine, Pol la considère nécessaire, essentielle : « Il faut se mettre en groupe, pour décider d’une collectivité il faut se parler! » L’entraide, le partage, le travail par passion, elle ne le voit presque plus, et elle semble bien nostalgique de constater que les projets communs ne semblent pas suffisamment entrepris pour faire changer les choses. Elle est absolument féministe, mais elle ne sait plus trop si elle croit encore au féminisme. Quand elle voit que les mouvements de dénonciations tels que #BeenRapedNeverReportediii ne permettent pas de rendre justice aux personnes abusées sexuellement et que les violeurs puissent continuer à vivre sans conséquence, elle n’est plus sûre que le féminisme vit encore. De son point de vue, il y a encore trop peu de femmes qui n’ont ni peur ni honte d’être femmes, et simplement trop qui veulent reproduire le patriarcat en niant leur « féminin » : « Elles veulent faire la même chose que les hommes, pis y’en a qui vont faire pire que les hommes, parce qu’elles ont tellement honte d’être une femme… »

 

Pol croit que les jeunes femmes sont quelque peu naïves : « Je pense que les jeunes femmes, les femmes en général, ne sont pas assez conscientes que si tu déranges le patriarcat, il va te tuer. Il y a une naïveté, une illusion très grande chez les femmes en général, parce que la seule raison pour laquelle on a pu survivre pis qu’on a continué à marier des hommes pis à faire des bébés, c’est qu’on s’est dit “C’est pas si pire que ça.” » Pour elle, une partie du problème réside dans la contradiction que certaines présentent à se servir des avancées du féminisme pour reproduire la culture patriarcale. De son point de vue, on n’est donc pas suffisamment nombreuses pour bien faire changer les choses :

 

« On pense que c’est arrangeable… Mais le patriarcat, quand y’est pas content, il tue. Pis là on l’a en pleine face! Penses-tu que Trump y va avoir des malaises de conscience, lui, quand il va faire quoi que ce soit? C’est que la masse critique dans l’inconscient collectif est pas assez grande… Y’a pas assez de femmes, et d’hommes de bonne volonté, qui sont prêts à mourir. On le voit pas clairement, mais le gun est là. »

 

Elle croit qu’une majorité des femmes pensent que tout ce dont on a besoin maintenant, c’est un arrangement. Pourtant ce n’est pas d’un simple arrangement que l’humanité a besoin, mais bien de la destruction de ses fondements. C’est la structure qui est le problème, non pas un individu en soi à blâmer.

 

Pol ne dresse pas une plus belle analyse de la société québécoise, puisque le problème est systémique, puisque la politique et l’économie humaine se développent depuis déjà bien longtemps sur une structure patriarcale. Elle n’hésite pas à qualifier clairement le Canada de « pourri » et l’histoire du génocide des Premières Nations et des pensionnats comme une « merde humaine incommensurable » : « Comment pensez-vous réparer ça? En une génération en disant “Excusez-nous, voici de l’argent”? Voyons donc! J’en connais des vies détruites. C’est des vies détruites! » Et je constate à quel point cette histoire, notre histoire commune de colons et de colonisés, ce qu’elle définit comme une blessure collective, la choque et la révolte. Et tout le monde en souffre, et tout le monde a besoin de guérison, car c’est l’inconscient collectif qui marque et détermine qui nous sommes, individuellement et socialement. Elle me répète qu’elle ne supporte pas le mensonge ni les vérités à peu près : « Justin Trudeau, câlice, un féministe? On accepte ce déguisement-là? Y’a pas beaucoup de monde qui vont faire comme l’enfant pis pointer du doigt : “Heille, l’empereur est nu!”. Imagines-tu si on allait tous sur la colline pis on disait : “Heille, t’es tout nu Justin Trudeau, t’es tout nu!” Mais il faudrait être des milliers! »

 

Et elle s’anime devant moi, tout son corps s’ouvre et je comprends, c’est ça le théâtre dont elle parle, le théâtre qui l’intéresse, qu’elle veut jouer, qu’elle veut voir le monde être. Elle veut que nous nous mobilisions pour changer les choses, qu’on s’anime, qu’on devienne actrices et acteurs. Son rôle d’actrice, c’est de nous faire rendre compte du poids de notre culture sur nos individualités, le patriarcat qui nous tue en dedans, et nous donne raison de nous lever et de nous voir agir ensemble.

 

C’est l’exemple parfait du théâtre qu’elle aimerait voir : une mise en scène sociale, massive, qui transforme, en plein public. C’est aussi son outil de guérison. Le patriarcat nous apprend la colère, la rage, il nous apprend à tuer quand on veut changer quelque chose. Si on laissait aller le féminin, si on utilisait le théâtre comme un mouvement social (être acteur·trice, agir pour transformer), on pourrait utiliser cette violence que nous possédons toutes et tous et en faire une création nouvelle, une structure nouvelle.

 

Mais je sens que Pol a eu le cœur brisé. Quand elle me raconte comment elle a investi toute sa vie à comprendre le féminin et comment on le rejette encore collectivement, je sens une tristesse dans ses yeux. Elle me dit qu’aujourd’hui, surtout, elle est fatiguée. Elle sent qu’il y a un regain d’espoir, quelque chose qui grouille à nouveau dans l’inconscient collectif, que les femmes, peut-être, veulent ressurgir, faire cesser l’hémorragie. Elle jouera encore un peu, mais elle se posera bientôt, pour écrire sa philosophie du féminin, ses mémoires aussi.

 

 

 

i     http://www.polpelletier.com/fr/ecole_sauvage.php

ii    https://fr.wikipedia.org/wiki/Jovette_Marchessault

iii   http://www.huffingtonpost.ca/2015/11/01/been-raped-never-reported-one-year-later_n_8444162.html

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