L’habit d’une femme : objet de lutte politique

Le 17 avril dernier, en déroulant mon « feed » Facebook, j’ai été agréablement surprise de tomber sur la vidéo de 3 femmes dont l’une d’elles portait une robe toute spéciale pour moi. Une robe qui me rappelle de bons moments en Algérie, près de mes grands-parents, mais aussi qui me rappelle l’histoire d’un peuple hors du commun, celui de mes ancêtres. Il s’agissait de la robe traditionnelle kabyle, une robe riche en broderie colorée représentant la richesse et la jovialité de cette culture qu’est la mienne. J’ai eu un élan de fierté en voyant cette robe portée par une femme sur l’émission de Radio-Canada. J’ai été rapidement désenchantée…

Ces femmes revendiquaient la laïcité à la ‘’française’’, c’est-à-dire : pas de femmes voilées à l’emploi, point final. Celle qui portait la robe kabyle affirmait à un moment que « pour les femmes libres, féministes, ce voile, c’est le drapeau international de l’intégrisme islamique ». Non Madame, je suis désolée, mais porter cette robe et affirmer ces propos sont une injure à la culture de mes ancêtres. Que vous le voulez ou non, les ancêtres kabyles portaient cette robe fièrement avec la « foutha » (un long tissu coloré attaché à la taille pour ne pas laisser les jambes transparaître sous la robe transparente) ainsi que le « thafoulart » pour cacher les cheveux et ce, bien avant la présence de courants islamistes en Algérie. Ainsi, la pudeur faisait partie de notre culture, autant (sinon plus!) que dans la religion musulmane. Comme tout pays, l’Algérie a eu plusieurs influences qui ont teinté la culture que ce soit la musique, l’art, les plats traditionnels ainsi que la mode. Il s’agit d’influences occidentales ET orientales. Est-ce qu’on peut affirmer qu’un est mieux que l’autre ? Le « thafoulart » kabyle ou le « hayek » algérois ont laissés place au hijab importé du moyen-orient dans les années 2000. De nos jours, le turban, d’influence malienne, est de plus en plus porté et devient à la mode chez les femmes musulmanes qui désirent couvrir leurs cheveux, tout comme le foulard d’influence espagnole porté avec de larges boucles d’oreilles.

L’Algérie a vécu des horreurs, il y a des milliers de victimes. Mes propres parents, tous les deux architectes, ont quitté le pays dans les années 90 pour fuir le terrorisme : la décennie noire et la corruption du pays. Faire porter le chapeau de malheurs personnels à des femmes qui ont décidé de cacher leurs cheveux est de mauvaise foi. Elle ne peut pas mettre sa haine pour ce « foulard » au nom des kabyles, car elle ne représente qu’elle-même.

Oui, il y a eu un courant d’intégrisme islamiste en Algérie dans les années 90 qui a coûté la vie à des milliers de personnes et dont les séquelles et traumatismes subsistent encore aujourd’hui. Des femmes non-voilées ET voilées ont été victimes de multiples violations à leur droits fondamentaux. Pour les islamistes, la société devait vivre en négation de la femme et toute manifestation de beauté et de plaisir (mariage mixte, marcher dans la rue, habillement attirant, démonstration d’amour en public, etc…) devait être traquée. On appelait à la haine et à la violence particulièrement contre les femmes qui ne se soumettaient pas à leurs règles, allant jusqu’à la mort. Instrumentaliser cette tragédie à des fins politiques 20 ans plus tard dans un autre pays pour justifier l’atteinte aux droits fondamentaux de certaines femmes relève d’une vulgaire injustice intellectuelle, car certaines de ces mêmes femmes ont aussi été des victimes de cette décennie noire.

Il ne faut pas oublier également la colonisation française qui a duré plus de 130 ans en Algérie  et dont les séquelles et traumatismes subsistent encore aujourd’hui. Pendant ce siècle noir, des femmes algériennes étaient objectifiées et dévoilées par les colons français. Des femmes couvertes, qui portaient par exemple le « hayek » algérois étaient mises en captivité et leur voile leur était enlevé, sans leur consentement, pour les humilier et affirmer la domination du colonisateur. On faisait des tableaux d’elles, peintes dans des positions déplaisantes afin de les rendre érotiques et ainsi atteindre  leur dignité, ce qui est illustré par le courant artistique orientaliste du 19e siècle. Aussi, durant la guerre d’Algérie (1954-1962), les femmes étaient déshabillées en public, violées et photographiées par les soldats français dans le but d’être humiliées, juste avant de voir leur village anéanti. Ce sont des événements qui ont traumatisé la génération de mes grands-mères à vie. Ce geste « d’enlever » le voile à certaines femmes a donc une connotation bien particulière, traumatisante et brutale pour les descendantes de ces femmes, dont moi.

Ces deux périodes horribles pour l’Algérie se sont toutes les deux déroulées au 20e siècle et des millions subissent encore les conséquences de ces cruautés. Aujourd’hui des millions d’Algériens et d’Algériennes revendiquent une démocratie pour enfin repartir à zéro et laisser le passé derrière soi. Associer le fait de cacher ses cheveux à l’intégrisme islamique des années 90 est comme associer le port de la jupe courte (portée par ma mère dans les années 70-80) à la colonisation française. Il est facile de faire des liens aussi simples et d’apparence cohérents, mais la réalité est toutefois beaucoup plus complexe et au final, il appartient à chaque femme de décider par elle-même de sa façon de se vêtir. Il est cruel de forcer une femme à porter ou à enlever un vêtement, car cela porte atteinte à sa “dignité”.  

Ceci-étant dit, nous sommes au QUÉBEC. Les revendications de cette femme contre l’intégrisme islamiste sont tout à fait pertinentes et je les appuie à 100% dans un contexte ALGÉRIEN, car encore aujourd’hui, l’islamisme et l’intégrisme religieux  menacent les libertés individuelles de chacune et chacun. Rendez-vous aux manifestations ACTUELLES pour une Algérie libre et revendiquez cela, elle aura PLUS QU’UN allié. Elle va même avoir des femmes portant le foulard qui l’appuient, car une grande majorité d’entre elles sont contre cette idéologie qui briment leurs libertés fondamentales. Mais dans un contexte QUÉBÉCOIS, nous avons déjà les balises et les structures démocratiques pour contrer l’intégrisme islamiste et garantir les droits fondamentaux à toutes et à tous. La grande majorité des femmes ici, qui cachent leurs cheveux, ont un bagage totalement différent (et des origines différentes aussi!). Nous, les femmes musulmanes nées au Québec, nous avons une liberté hors du commun qui n’existe NULLE PART ailleurs. Une telle liberté que nous avons la chance de décider de ce qu’on veut faire de notre corps ! Imaginez! On peut décider de cacher nos cheveux, ne pas les cacher, les cacher mais sans cacher nos bras; cacher nos bras mais pas nos cheveux ; ne rien cacher; cacher tout sauf notre face ; cacher nos cheveux avec une tuque OU un bandana ; on peut porter le foulard, mais porter un bikini à la piscine; on peut porter un burkini à la piscine sans porter le foulard; etc…

Tous des scénarios dont j’ai déjà été témoin. C’est cool hein, c’est ça la liberté. C’est de laisser aux femmes le choix de décider de leurs propres corps et dans un contexte québécois, c’est là qu’on se situe. En revanche, c’est important de valoriser cette liberté auprès des jeunes filles par l’éducation et la sensibilisation dès un jeune âge, ce qui est loin d’être mis de l’avant présentement dans les écoles primaires et secondaires avec des uniformes stéréotypés et des règlements sexistes et désuets ainsi qu’un traitement différent accordé aux filles et aux garçons en matière d’habillement.

Avoir une identité multiple requiert d’avoir le recul de choisir sa bataille ET de la revendiquer dans le bon contexte. Avoir une double nationalité, c’est aussi faire la part des choses et ne pas importer de conflit d’ailleurs ici. Et surtout, être libre, c’est assumer la responsabilité de garantir et de vouloir la liberté à toutes et à tous, même si on ne partage pas la même vision des choses.

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