L’essentiel est invisible pour les yeux
Lorsque j’ai commencé à réfléchir à cet article, je pensais parler de la Suède, un pays que je connais un petit peu, et de ces crèches qui tentent de favoriser une socialisation non-genrée, une idée que je trouve très intéressante.
Ce sera pour une prochaine fois. Pour l’heure, ma petite sœur de 17 ans est anorexique, et il me semble urgent de remettre à nouveau sur la table ce sujet d’achoppement continuel entre féministes et… « autres ». Je vous entends déjà soupirer : n’a-t-on pas tout dit ? Tout écrit ? « Oui, l’image a une portée dans l’inconscient collectif et individuel ! » « Non, il n’existe aucun lien avéré entre la présence d’un idéal de minceur dans la société et le développement de troubles du comportement alimentaire (TCA) ! » Ne s’est-on pas maintes et maintes fois empoigné avec la partie adverse, au point presque de jeter l’éponge d’un côté comme de l’autre ?
Confrontée directement au problème, il me semble qu’il est possible de développer une approche alternative, qui sorte de l’éternelle dichotomie évoquée à l’instant. Les TCA sont des maladies extrêmement complexes, dont personne ne nie la réalité, mais dont personne ne comprend vraiment la nature non plus. Souvent décrites comme « l’arbre qui cache la forêt », les TCA prendraient leur source dans une difficulté d’ordre psychologique.
La question que je me pose, c’est celle de l’aspect « facilitateur » de l’idéal social de la minceur. Je m’explique. Chacun d’entre nous, à de rares exceptions près, est confronté un jour ou l’autre à une difficulté personnelle. Cela peut se traduire par le sentiment que tout nous échappe, la sensation que les choses ne se déroulent pas comme on aimerait qu’elles se déroulent, que l’on n’arrive pas à faire les choses comme on voudrait. A un niveau de gravité supérieur, cela peut aussi se traduire par l’impression que notre passé ne passe pas, que quelque chose de tellement grave s’est produit dans notre vie que plus jamais rien ne sera comme avant, que l’on est marqué au fer rouge et que dorénavant, on survivra plus qu’on ne vivra vraiment. Dans ces moments où notre vie file, telle du sable entre nos doigts, chacun trouve l’échappatoire qu’il-elle peut. L’alcool, les sorties, la fête, la drogue permettent d’oublier. Se consacrer exclusivement à son travail, scolaire ou non, aussi. Y exceller permet de restaurer une image de soi abîmée.
Ma théorie est la suivante. Le climat culturel actuel, fait de panneaux publicitaires exposant des femmes aux proportions irréalistes, d’actrices et de présentatrices filiformes, les publicités pour des régimes, des pilules amincissantes, des coachs minceurs, tout cela présente la minceur comme un idéal désirable, voire même obligatoire. La femme doit être mince pour être jolie et désirable, tous les personnages Disney vous le diront, et même les plus « autres » du début de cet article auront du mal à vous contredire. Il me semble donc que lorsqu’une petite fille, ou une jeune femme, a le sentiment que tout lui échappe, contrôler sa nourriture peut être une façon pour elle de contrôler enfin quelque chose dans sa vie. Elle s’y consacre exclusivement pour oublier le reste. Elle subordonne son estime de soi à sa capacité à devenir mince, toujours plus mince. Quand elle réussit, elle réussit enfin dans une activité socialement désirable, et dépasse même dans ce domaine toutes les personnes qui rêvent de minceur. Et quand elle échoue, elle retrouve cette place si familière et pourtant si douloureuse où l’estime de soi n’a pas cours.
En ce sens, les images dont nous sommes en permanence bombardé-e-s ont une part de responsabilité dans le développement des TCA. Elles induisent une représentation biaisée qui transforme la nourriture et son contrôle en un exutoire pour toute personne qui souffre profondément. Cette approche, que je crois modérée et difficilement réfutable, pourrait servir de base à la réflexion qu’attendent toutes les familles de malades, et tou-te-s les féministes autour de ces questions.
En attendant, ma petite sœur continue de maigrir, et moi d’arracher rageusement les pages des magazines.
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Par Émilie
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