Le privé, politicien?

La semaine dernière, Nathalie Petrowski (i) et Francine Pelletier (ii) nous ont offert leur interprétation du slogan féministe «le privé est politique». Commentant l’actualité politique française sur la situation conjuguale du président Hollande, Petrowski et Pelletier sont d’avis que le président ne devrait pas échapper à l’inquisition médiatique en revendiquant son droit à la vie privée. Or, il convient de se questionner sur l’amalgame entre le slogan féministe célèbre et son application à une question de politique «politicienne». Ne risque-t-on pas de dépolitiser cet «adage» féministe si on l’applique à n’importe quelle frasque de certains dirigeants? Il ne faut pas amalgamer une demande de transparence à des revendications féministes sans le faire de façon avertie.

Les deux chroniqueuses structurent leur article autour de l’idée que si le privé est politique, un président du 21e siècle ne devrait pas se croire au-dessus de la population; il devrait savoir répondre pour son «manque de jugement» et que ce dernier «donne une bonne mesure de son caractère». Or, il me semble qu’il y a un glissement dangereux à appliquer ce slogan à l’affaire extraconjugale de Hollande, car cela réduit la portée politique de ce slogan à l’ordre de l’anecdote politicienne.

Je suis d’accord avec Petrowski et Pelletier sur le fond : le féminisme a bel et bien ébranlé l’étanchéité de la notion de privé, mais pour avoir une réelle analyse féministe de l’affaire Hollande-Gayet-Trierweiler, il aurait fallu discuter de la position politique de Première Dame en France, de l’attention médiatique différenciée donnée aux femmes en politique ainsi que de la conciliation entre le privé avec le politique lorsqu’on détient les rênes de l’État, etc.

Utiliser ce slogan politique féministe pour analyser la vie privée d’un chef d’état, c’est légitime, mais je pense que cela est un douteux amalgame entre la théorie féministe et la chronique people. Il y a un risque de glissement vers la banalisation, voire la réduction du politique, dans l’utilisation du slogan pour analyser la vie des riches et célèbres. Cela réduit le slogan à l’idée que le privé est anecdotique et que le politique reste du domaine de la politique «politicienne» et donc hors de la réalité du commun des mortels. On risque de le dépolitiser en assimilant ce slogan à une demande d’authenticité et de transparence venant des médias : il est normal de questionner Hollande à propos de sa vie privée, mais de le faire en scandant «le privé est politique» altère la portée originale et collective du slogan. Le détournement du slogan féministe afin de justifier l’examen approfondi des DSK, Sarkozy, Edwards et autre Hollande de ce monde est ce que l’on peut appeler de la récupération médiatique.

La radicalité de ce slogan réside dans l’affirmation que tout le monde, dans leur vie quotidienne, participe au politique. Si nos chroniqueuses le souligne, elles le font d’une drôle de façon en se concentrant exclusivement sur Hollande et ses femmes (par exemple, en commentant Hollande, Petrowski décortique longuement l’ascendance médiatique de Trierweiler sur ce dernier). Le politique n’est pas seulement affaire des puissants, il est le propre de tout un chacun et, comme le mentionne Pelletier, le privé est un lieu par excellence de domination, mais nous pouvons ajouter qu’il s’appuie sur un système politique et économique dépassant les individus. Pour une analyse féministe des cas médiatisés tels que celui de Hollande, il faut faire preuve de prudence dans l’utilisation de certains slogans-emblèmes tel que «le privé est politique» afin de ne pas lui faire perdre sa substance radicale: privée ainsi que politique, individuelle ainsi que collective.

 

i«Pour ma part, je suis de l’école qui pense que le privé est politique. Et bien qu’il s’agisse d’un vieil adage féministe des années 70 voulant que la révolution ne se limite pas aux institutions publiques, mais qu’elle ébranle aussi les murs des salons et des chambres à coucher, j’y souscris encore. Partant de ce principe, je peux difficilement défendre le droit à la vie privée du président Hollande, dont les frasques en dehors des heures de bureau donnent une bonne mesure de son caractère.»

ii«C’est grâce au mouvement des femmes, après tout, qu’on a commencé à remettre en question l’étanchéité de la vie privée. Le « privé est politique », le grand slogan des années 70, déclarait que le sexisme était d’abord affaire personnelle et que le lieu privilégié de la domination masculine était justement la vie privée. Pas question, donc, de passe-droit au nom du « c’est privé » puisque là se trouvait le carcan dans lequel les femmes étaient enfermées et qui, par ailleurs, permettait aux hommes d’y faire un peu n’importe quoi.»

 

 

 

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