Léa Clermont-Dion et le féminisme relooké
Chère Léa,
Comme toi, à l’âge de 14 ans, je me suis regardée dans le miroir et, du haut de mes 125 livres, j’ai trouvé que j’en avais cinq de trop. S’en est suivi une longue suite de régimes et d’entraînements pour atteindre cette image parfaite qu’on me crachait au visage quotidiennement, avec hargne presque, dans la rue, à la télé, dans les magazines… Comme toi, je voulais tellement être aimée1 et comme toi, j’ai rendu mon corps malade pour ça. Je n’ai pourtant jamais été anorexique. Je ne voulais pas être maigre, je voulais être parfaite.
Pour cela, je ne me suis pas contenté de peser 120 livres. Au cégep, j’ai été la meilleure de mes cours, même les cours d’anglais langue première. J’ai aussi été la fille qui remet sur pied le comité environnement, la fille qui siège sur le Congress, la fille qui a toujours trois réunions en même temps, la fille dont les parents reçoivent des lettres de félicitations à chaque session, la fille qui mange ses toasts en marchant pour l’école, la fille qui met son maillot sous ses vêtements pour avoir le temps d’aller à la piscine le midi, la fille qui parle au téléphone avec son chum en même temps que de souper, la fille qui maximise ses moindres faits et gestes. Le fille qui… Ouf !
En entrant à l’université, j’ai reçu une pluie de bourses. J’en ai eu pour des dizaines de milliers de dollars de bravos. Mais comme j’étais tellement parfaite, tu le sais, j’ai fait l’incontournable voyage d’aide humanitaire en Afrique. Ça m’a beaucoup fait réfléchir. J’ai lentement pris conscience de mon problème d’overachievement (la meilleure traduction que j’aie trouvée étant « suraccomplissement »). À l’université, j’ai commencé à consulter. Mais même dans ma façon de ne plus vouloir être parfaite, j’essayais de performer. Je ne voulais plus m’entraîner au gym, je voulais faire des sports « que j’aime », je voulais faire du yoga « pour me relaxer », je voulais aller au théâtre « pour prendre une pause ». Un vrai petit guide Châtelaine personnifié !
Après trois stages à l’étranger, deux bourses de recherche, deux postes sur des exécutifs d’associations étudiantes, j’ai fait une dépression nerveuse. À l’âge de 23 ans. Quatre ans plus tard, j’ai changé de domaine d’études deux fois, j’ai essayé d’arrêter mes médicaments deux autres fois, mais sans succès. Je ne suis plus la fille qui réussit comme avant parce que je n’ai plus cette énergie. Maintenant, quand je vois les pubs pour les bourses du type Fondation Force, comme celle que tu as gagnée, en dessous de « vous êtes jeune, dynamique, engagé-e, vous excellez dans tous les domaines en servant la soupe populaire du pied gauche et en parrainant un enfant pauvre de la main droite », j’ai le goût de rayer « appliquez pour cette bourse » et d’inscrire « consultez dès maintenant ».
Comme toi, je suis féministe. Mais à l’inverse de toi, je ne crois pas que ni Châtelaine, ni Clin d’œil, ni Ton Petit Look ne soit un bon vecteur pour ma lutte. Une page sur deux de ces conneries vise à me faire croire que si je donne tout mon argent à une compagnie de cosmétiques, les gens vont m’aimer encore quand je serai vieille et moche. Tu me diras que les matantes qui lisent Châtelaine doivent sortir de leur zone de confort et être exposées à un discours féministe. Je te dirais, d’accord, mais un petit commentaire critique sur le contenu de ces magazines tout ce qu’il y de plus avilissant pour la femme ? Et peut-être, toi qui t’en prends au culte des apparences, aurais-tu pu décliner gentiment les photoshoots…
Pourtant, comme toi et comme beaucoup d’autres féministes que je connais, je ne crois pas que l’esthétisme soit en contradiction avec l’égalité de l’homme et de la femme. Je ne me gêne pas pour me maquiller ou me mettre de belles petites robes que j’en ai envie. Ce n’est pas la question. La question, tu l’as esquivée dans ton entrevue avec Judith Lussier dans le journal Le Métro le 29 mars dernier. Comment peux-tu, d’un côté, t’autoproclamer comme la grande combattante du culte des apparences et de l’autre, jouer les starlettes en posant pour des revues féminines et en travaillant à La Voix ? Comment peux-tu écrire La Revanche des moches tout en affichant des photos léchées de toi partout ? Si j’étais réellement moche et que tu osais parler en mon nom, je serais probablement hors de moi, mais je ne joue pas la carte de la fausse modestie. Oui, je sais, à côté des mannequins nous sommes toutes surdimensionnées. Mais est-ce à cela que tu circonscris le culte des apparences ? À la maigreur ? Ou est-ce que tu pourrais élargir le culte des apparences à celui de notre image globale, notre image sur la place publique ? Ou même jusqu’au self-branding de féministe, comme l’a si bien formulé une camarade de l’UQAM ?
Si Mme Lussier pense que c’est trop souvent dans ton dos qu’on te critique, sous-entendant par là que c’est par jalousie et insultant du même coup notre intelligence, hé bien je te le dis ouvertement aujourd’hui, alors que tu lances ton premier essai dans une déjà longue carrière de personnalité publique : tu ne me représentes pas Léa. Tu n’es pas la jeune féministe que je souhaite voir parler en mon nom. Et si les médias en ont trop souvent décidé autrement, c’est à mon avis parce que ton discours remet si peu de choses en question. Une formation en ligne pour les députés ? Voilà qui ne devrait pas trop ébranler le patriarcat !
Si tu en as marre qu’on te prenne pour un petit yogourt périmé parce que tu es féministe, moi j’en ai marre qu’on te donne la parole pour que tu rendes cette image relookée de la petite fille parfaite. Plutôt que de libérer la femme de sa « burka de chair », j’ai l’impression que ça encourage la féministe à être toujours mignonne malgré sa colère, tout en transportant son CV dans une brouette… avec le sourire! Je voudrais voir un discours tout différent émerger au sujet de la place de la femme dans la société. Pas celui de jeunes femmes qui « suraccomplissent » dans les apparences pour plaire en co-signant une charte d’un côté et en faisant circuler une pétition de l’autre. Si Chantal Lamarre a affirmé à tort sur les ondes de Radio-Canada que tu t’étais « illustrée au printemps érable », nous, hommes et femmes qui nous sommes impliqués corps et âmes dans cette lutte, savons très bien que tu n’étais pratiquement jamais à tes assemblées générales, ce qui ne t’a pas empêchée de tendre le carré rouge devant les caméras avec d’autres personnalités publiques dès que la grève est devenue in.
En effet, ce que je voudrais que l’on puisse voir au sujet des féministes, ce sont des femmes qui s’accomplissent – plutôt qu’elles ne suraccomplissent – dans des milieux d’hommes. Des femmes qui ont participé activement à la grève de 2012, par exemple, qui ont osé parler au micro, même si leur voix se faisait tremblotante les premières fois, des femmes qui ont organisé des manifestations, des actions de perturbation politique. Je voudrais aussi voir plus de femmes dans les milieux intellectuels, qu’elles osent plus parler dans les séminaires, qu’elles s’attaquent à des sujets d’hommes, des sujets théoriques par exemple, et qu’elles laissent enfin de côté ce fameux syndrome de l’imposteur. Non, si j’espère quelque chose pour la place de la femme, c’est justement qu’on ne la relègue plus à des rôles d’apparence de protestation, de petites critiques sociales complaisantes et bien-pensantes. Non, si la femme doit prendre sa place pour agir dans la société, ce ne sera sûrement pas avec le sourire ni devant les caméras.
Céline Hequet
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1 « On a toujours parlé des femmes comme étant le beau sexe ou encore le sexe faible, alors cette vulnérabilité et cette infériorité qu’on nous a inculquée sont toujours présentes, même si nous sommes en 2013 et que l’égalité des droits est acquise. Ces stéréotypes-là se perpétuent toujours et veux, veux pas, ça à de l’influence sur le développement des femmes. Se faire dire “T’es belle!” dès l’enfance peut faire en sorte que, des années plus tard, on est prêtes à beaucoup si on veut plaire. » dans http://urbania.ca/blog/4636/thigh-gap-et-autres-ecarts
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