Le 10 mars dernier, cet article paraissait sur le site de l’Actualité : Comment faire réussir les garçons à l’école. Ce qui choque, dans l’article de l’Actualité, n’est pas tellement ce qui est écrit, mais la façon dont l’information est présentée, c’est-à-dire :

  • Le titre de l’article Comment faire réussir les garçons à l’école ;
  • Le sous-titre Donnez-leur plus dhommes profs ; 
  • Le fait que les informations se reliant à la réussite des filles soient reléguées au second plan.

Pourquoi en tant que société faisons-nous une fixation collective sur la réussite scolaire des garçons ? Selon les données de la vaste étude menée par Hattie (synthèse de 800 méta-analyses), le genre des élèves n’a pas n’impact significatif sur la réussite scolaire. Selon le chercheur, le point charnière se situe à 0,4. Or, l’effet du genre se trouve bien au dessus de ce seuil à 0,12. Certes, l’école est l’instance de socialisation qui a le « mieux » réussi en matière d’égalité des genres, mais cela veut-il dire qu’il n’y a plus rien à faire ? Ou encore, que la situation se serait alors inversée ? Il est important de rappeler que de nombreuses inégalités subsistent dans le domaine de l’emploi : les femmes occupent souvent les positions les moins avantageuses (et sont fréquemment exclues des postes d’autorité), elles reçoivent un salaire inférieur aux hommes pour la même formation et sont plus grandement touchées par la précarité d’emploi. Peut-être que ces quelques pistes de réflexion peuvent expliquer pourquoi celles-ci restent, en moyenne, plus longtemps sur les bancs de l’école ?

D’où viendrait donc l’enthousiasme débordant des enseignant(e)s à trouver des projets et des stratégies d’enseignement POUR les garçons ? Ou encore cette croyance qu’un enseignant de sexe masculin serait invariablement plus compétent et apte à comprendre les élèves garçons ? Peut-être y a-t-il quelque chose de rassurant à croire que l’arrivée massive d’hommes en éducation permettra de résoudre tous les maux qui gangrènent sa charpente ? Mais n’y a-t-il pas aussi quelque chose d’inquiétant à voir une société qui alimente cette croyance avec tant de ferveur ?

Disons-le clairement : selon les résultats du PISA (Program for International Student Assessment, OCDE), les garçons ont de moins bonnes notes en lecture, mais surpassent de manière statistiquement significative les filles en mathématiques et en sciences. En fait, cela nous en dit bien long sur le poids des stéréotypes sur la réussite des garçons ET des filles. Il ne suffit donc pas d’attirer plus d’hommes (qui n’ont jamais été tenus à l’écart de l’enseignement soit dit en passant), mais de former des enseignant(e)s qui seront sensibilisé(e)s aux enjeux de genre en éducation. En effet, les stéréotypes de genre intériorisés par les enseignant(e)s peuvent les conduire à décourager les élèves à s’intéresser à des domaines disciplinaires et encourager conséquemment le reproduction des inégalités occasionnées par ces mêmes stéréotypes.

En plus d’être fausse, la croyance, selon laquelle le système d’éducation, dans sa forme actuelle, ostracise les garçons, engendre de nombreux effets pervers dont il est impératif de mesurer l’ampleur. Le premier effet pervers est certainement celui de minorer systématiquement les difficultés des filles. Les travaux de la sociologue Clothilde Lemarchand (Formation, qualification, éducation, emploi. La construction du genre, 2014) illustrent comment les enseignant(e)s de la formation professionnelle, convaincu(e)s de la plus grande réussite de filles dans le milieu scolaire, en viennent à nier complètement les difficultés scolaires des jeunes filles atypiques. N’y a-t-il pas le même danger que cette croyance se répande à l’ensemble des élèves ? Serait-il possible de voir les enseignant(e)s délaisser les filles ayant des difficultés d’apprentissage pour se concentrer uniquement sur les domaines dans lesquels les garçons éprouvent plus de difficultés ? Plus encore, n’est-ce pas une façon de déresponsabiliser les garçons et de les poser d’emblée comme victimes du système ? Un autre effet pervers est celui d’alimenter le mépris pour le système d’éducation composé principalement de femmes.

Encore une fois, on observe la logique du double standard, qui repose principalement sur une représentation de la masculinité comme gage de la « noblesse ». Les commentaires à la suite de l’article traduisent effectivement la misogynie latente entourant les discours sur la réussite des garçons.

enseignant trop féminin

Pour revenir à l’article de l’Actualité, je tiens tout de même à souligner les nuances qui y sont faites. L’auteure termine en écrivant que :

Une chose fait cependant consensus : le facteur le plus déterminant de la réussite scolaire d’un élève n’est pas son sexe, loin de là. (…) Naître fille ou garçon ne scelle ni les destins ni les bulletins.

De plus, elle explique que :

Dans un domaine traditionnellement masculin, une enseignante de leur sexe les inspire, semble-t-il, à rêver plus grand que les stéréotypes sexuels.

À mon avis, ce sont sur ces aspects qu’il faut insister pour déconstruire cette croyance tenace selon laquelle le système d’éducation « démasculinise » les garçons et qu’ainsi il faut y inclure plus de « testostérone » : plus d’hommes profs, plus de sport, plus de bebelles technologiques, etc. Il est peut-être temps de repenser la question de la réussite scolaire et de cesser d’écrire des articles, de formuler des plans d’action ou d’organiser des colloques qui se borneront à analyser la réussite scolaire d’un point de vue strictement masculin. Il ne faudrait surtout pas se limiter à dire que la solution réside simplement dans le fait d’augmenter le nombre d’hommes en éducation. Une telle analyse est, d’une part, dénuée d’une solide base scientifique et, d’autre part, de plausibilité conceptuelle. Il faut des hommes, oui, mais aussi des femmes qui recevront une solide formation sur les enjeux sociaux qui façonnent l’espace scolaire. Mais encore, peut-être n’est-ce même pas suffisant ? Il faut surtout des femmes et des hommes qui feront éclater le carcan des stéréotypes sexuels pour transformer l’école, mais aussi toute la société en un endroit d’épanouissement pour toutes et tous ! Projet utopique certes, mais porteur d’autre chose que la stérilité des discours qui s’affichent présentement sur la scène publique.

Stéphanie Boyer