Découpage – mon corps à toi

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Je l’avoue, j’hais le début de l’été. La fin de l’école des enfants nécessite une renégociation de l’équilibre précaire de l’existence. « T’es pas en vacances toi Laurence? » Tremblements d’angoisse : l’idée de vacances fait, par contraste, ressortir le dérisoire du travail accompli dans l’année.

La suit d’hiver finalement rangée au placard, c’est aussi un moment de l’année tapissé de discours déprimants sur les corps des femmes, et sur nos relations à nos corps. C’est l’été, Femme, perds du ventre, gagne des seins, et arrange-toi pour être sortable en shorts. Sauf que c’est pu tant bien vu d’adhérer à ces messages-là, surtout dans nos milieux progressistes. Faque tiens-toi deboutte, Femme, sois fière de ton corps pis fais taire tes inconforts rétrogrades que-je-ne-saurais-entendre.

Une conversation avec un ami intime, sur nos relations aux corps, m’a menée ici :

« Toi, Laurence, tu me sembles à l’aise de pas fitter dans les standards de beauté? »

Ah misère. Sentiment de catastrophe imminente et inévitable : cette conversation-là n’aura pas une fin heureuse.

« Mais fais toi en pas là, tsé, moi j’aime ça les femmes rondes… »

Et s’effondre ma belle candeur, dans un fracas qui semble se rire de ma naïveté.

Normality fail.

Pourtant , « normale », je le suis, dans le sens où ma position sur le continuum entre grosse et pas-grosse n’a rien de remarquable. De fait, on ne le remarque pas, sauf, apparemment, certaines braves gensses avec qui je me retrouve toute nue.

Aussi, je ne subis pas la violence incroyable du fat-shaming au quotidien. Mon poids n’est pas déterminant de mon contact avec les gens. Je ne reçois aucun conseil bien intentionné, « pour ma santé ». Lorsque je suis malade, je n’ai pas à craindre de recevoir des soins bâclés sous prétexte qu’on juge que je devrais perdre du poids. Je peux choisir à travers un éventail vaste de vêtements à prix raisonnable, je peux entrer dans un autobus bondé sans recevoir de regards assassins. Je peux aussi bien aller courir que manger du chocolat en public sans craindre le jugement populaire.

Dans un univers social centré sur l’impératif moral de « réussir sa vie », être grosse représente une forme scandaleuse de marginalité, un symptôme d’un rapport au monde profondément dysfonctionnel. Être grosse est perçu comme un échec, envers soi et envers les autres. C’est faillir à se réaliser, à s’épanouir, à mener à bien son existence.

Étant « normale », je ne subis pas un tel opprobre.

Étant « normale », j’appartiens également à la catégorie enviable des femmes généralement fourrables. Ce qui signifie, dans un monde patriarcal, qu’on me rappelle les droits généralisés sur mon corps par des mains sur mes fesses dans un bar, des commentaires sur mes seins et des avances malvenues plutôt que par des insultes.

Ça n’a pas toujours été le cas, j’ai longtemps été positionnée de l’autre côté de la normalité. Le poids se perd, le sentiment reste. La frontière de la grosseur traverse le corps et le vécu, et je porte toujours la menace de cette frontière. Je porte toujours la menace de mon corps de grosse.

Cette menace prend vie entre autres dans ce que j’appelle mes « journées de grosse » – ces journées où un sentiment d’échec généralisé envahit mon corps. C’est deux ou trois livres de prises, c’est où j’en suis dans mon cycle menstruel, c’est si j’ai mal dormi, si mon travail stagne, si mes enfants ont des difficultés particulières, si je me suis chicanée avec leur père. Mon corps de grosse émerge, et expose à tous et toutes la fraude que je suis.

Kristin Chirico, une auteure que j’aime beaucoup, exprime éloquemment l’impression : « J’ai pensé : C’est le toi véritable. L’autre toi n’était qu’une façade. Mais tu ne pouvais tromper tout le monde à jamais. »

Sauf que, dans le fond, tout va bien. Cette détresse n’a pas lieu d’être. Parce que tsé mon ami aime ça les femmes rondes. Des seins ronds, la courbe des hanches et le creux du dos plus prononcé. J’appartiens à la catégorie enviable « fourrable-ronde ».

Mathieu Bock-Côté, guide spirituel pour tout ce qui a trait à ma relation à mon corps (c’t’une joke), m’avait d’ailleurs avertie :

« Le jour où (les femmes) cesseront de demander à un magazine de mode valorisant l’androgynie et l’anorexie si elles sont belles, et se tourneront plutôt vers les hommes qui les entourent, elles pourraient bien se sentir libérées d’un étrange fardeau. Je l’ai déjà dit ailleurs : elles pourraient miser sur le regard masculin pour s’émanciper d’une étrange industrie qui prétend les aimer et les mettre en valeur mais qui, dans les faits, travaille trop souvent à les annihiler. »

Lorsque dans mon corps de grosse est concentré l’ensemble de mes défaites, j’ai la consolation de penser que c’est pas grave, parce qu’être grosse c’est bandant. Mathieu me l’a dit, mon ami aussi, c’est ce qui compte.

Selon mon autre ami, Wikipédia:

« en psychologie, la réification peut désigner le fait de considérer autrui comme un objet, d’annuler autrui pour parvenir à ses fins, par exemple en se faisant servir, en ne considérant l’autre que comme une source de jouissance mais en niant le lien social, l’empathie, la réciprocité. »

L’objectification des corps des femmes implique finalement cette réification : une opération chirurgicale, qui sépare mon corps de mon senti et de mon vécu. Mon corps, disponible à toi, étranger à moi, omniprésent mais désolidarisé de mes luttes, de mes défaillances et de mes émotions.

Ton appréciation de moi la femme ronde me renvoie à mon corps de grosse/pas-grosse/grosse, aux angoisses et paradoxes de combats jamais achevés : contre moi-même, contre la multitude des micro-agressions et mécanismes de contrôle social assurant par la culpabilité et le sentiment de défaillance perpétuelle une certaine collaboration à l’ordre sexiste et consumériste qui nous afflige. Un tumulte de souffrances contradictoires et banales dont tu nies la pertinence : au yâble l’oppression patriarcale des corps, ton regard est là pour me valider, pas besoin de me mettre un sac sur la tête pour sortir de chez moi finalement.

Mon corps, disponible à toi, amateur de femmes rondes, cédé à toi pour m’y pointer la rédemption.

Comment on disait ça donc? « Niant le lien social, l’empathie, la réciprocité. »

Tu revendiques ton appréciation, je devrais en être flattée, valorisée. Comme tu revendiques aimer L’origine du monde de Courbet. Aime, mon cœur, aime, j’ai pas l’énergie d’avoir une opinion, encore moins de m’obstiner là-dessus. J’ai trop à faire à tenter d’apaiser les multiples ennemis qui grondent à travers mon corps, accusations criantes et répétées d’échec.

1 Comment

  • Mamzell Tourmente
    22 juillet 2016

    Mais quel merveilleux texte! Toute l’absurdité de l’homme souhaitant se montrer antigrossophobie, mais incapable de se penser et de penser son rapport à l’autre, aux femmes, hors de l’ordre patriarcale… j’en ai tellement entendu de ces commentaires !

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

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