#bringbackourgirls : les filles invisibles

Samedi le 6 mai Radio Canada annonçait que Boko Haram libérait au nord-est du Nigéria 82 des 257 filles qu’il avait enlevées. Kidnappées au Lycée de Chibok, ces filles étaient tenues captives depuis la nuit du 14 au 15 avril 2014. Cette date a été tristement commémorée le 15 avril dernier, et Makmid Kamara, un représentant d’Amnistie internationale au Nigéria a dénoncé la situation :

 

« Boko Haram continue à enlever des femmes, des filles, mais aussi des jeunes garçons »

 

Je lis dans plusieurs articles que ces filles étaient âgées entre 12 et 15 ans en 2014… Je lis à plusieurs reprises le mot adolescentes

Cette nouvelle m’a bouleversé, mais pas autant que le vidéo que Boko Haram a mis en ligne quelques jours après la libération de ces filles. En effet, je vois qu’une jeune nigériane se dit « mariée et bien » et qu’elle refuse d’être libérée… Étrangement, elle n’est pas seule à tenir ce genre de discours… Je me dis avec effroi que le leader djihadiste a frappé fort et qu’il a réussi à prendre complètement les filles : à les enlever de leur famille, mais aussi à les déraciner complètement. En avril 2014, Boko Haram s’est permis de prendre 257 filles et de les convertir. Il s’est permis de les effacer de la mappe.

Je lis plus loin que les femmes converties au groupe djihadiste servent la cause, qu’elles sont régulièrement utilisées comme bombes humaines depuis près de deux ans parce les hommes commencent à manquer.

Je me rappelle un article publié dans le New York Review of Books d’Amartya Sen qui s’intitule « More than 100 Million Women are Missing ». Le titre en dit long… Je me rappelle qu’il parlait du ratio femme/homme et que le nombre de femme sur Terre serait supérieur à 1,05 aux hommes. Or, ce ration doit être mis à l’échelle mondiale : il apparaît alors fou de constater que 100 millions de femmes manquent à l’appel un peu partout dans le monde. Les nombres ne sont alors plus tout à fait exacts… Des millions de femmes sont disparues. Mortes ? C’est une possibilité. Dans tous les cas son étude pause la question : où sont ces femmes ?

Je fouille dans la revue Liberté de 2015 et je retrouve cet article qui m’avait ébranlé : « Y a-t-il une justice pour les femmes ? » Je relis ces mots :

« L’invisibilité des femmes est un des thèmes fondamentaux qui recoupent les diverses approches du féminisme. Ce thème renvoie à l’aveuglement social, politique et idéologique à l’égard de la condition des femmes (…) L’histoire de la domination des femmes est celle qui tue, comme on tait l’histoire de celles qui sont tuées, celles des femmes qui disparaissent (…) Parfois on leur refuse tout simplement d’exister et c’est pourquoi ces femmes sont invisibles, littéralement »¹

Je réfléchis à l’invisibilité. Je trouve que c’est une bonne façon de voir les choses. Je pense aux 257 filles de Chibok, et je me dis que d’autres sont captives et intégrées au groupe djihadiste. Je me dis qu’elles se fondent, se transforment… Elles deviennent invisibles dans la masse. Elles explosent leur corps… ne laissent plus de trace de ce qu’elles étaient. Elles disparaissent.

Que reste-t-il d’une personne après que l’empreinte violente d’un tyran ait marquée sa vie ? Que deviendront les filles de Boko Haram ?

Je plonge encore dans une lecture troublante, un livre à couper le souffle. Le lien entre les filles de Chibok et celles du livre est là, je le vois plus clairement. Les Proies : Dans le Harem de Kadhafi d’Annick Cojean est pour moi une révélation ². Je repense à ce que la journaliste nous raconte dans le prologue à propos des souffrances endurées par les femmes pendant la révolution, mais surtout pendant tout le règne de Mouammar Kadhafi, règne qui a duré plus de 40 ans en Libye. Je repense à ces mots… Annick Cojean nous dit que les témoignages de ces filles ne sont que très rarement évoqués, qu’ils sont véhiculés sous forme de rumeurs, que personne ne parle vraiment de ce que les filles de Kadhafi ont subi pendant des années. « Pas le moindre récit de victime mettant en cause le Guide » nous dit-elle.

Nous savons qu’elles existent, nous pouvons les revoir dans nos têtes : ces filles qui portaient l’uniforme militaire et qui entouraient l’auteur du Livre Vert. Mais savons-nous vraiment si elles ont existé ? Si elles existent vraiment ?

Cette page de l’Histoire, nous ne la connaissons pas, ou très peu, parce que les témoignages de ces filles sont quasi inexistants, parce que les violences sexuelles que ces filles ont subies portent plus souvent qu’autrement le nom de souillures en Libye. Pourtant, ce que nous raconte Soraya, une libyenne kidnappée à l’école à l’âge de 15 ans et destinée à être séquestrée par le Guide, c’est que son histoire est tragique et que les violences sexuelles, physiques et psychologiques qu’elle a dû endurer pendant 7 ans sont inimaginables. Elle et des centaines de filles se sont retrouvées à Bab al-Azizia, le domaine gigantesque de Kadhafi, et elles ont été confrontées à des violences terrifiantes. Soraya, comme bien d’autres, aura du mal à se réintégrer dans la société parce que Kadhafi a non seulement pris une grande partie de sa vie et de son adolescence, mais il a aussi et surtout pris sa virginité. Aux yeux de la société libyenne, Soraya ne vaut plus grand chose. Elle a disparu.

Je reviens aux 82 filles libérées. Je les regarde sur une photo, et je les trouve tristes et maigres. Je me rappelle où elles ont été enlevées : à l’école. Je ne me demande pas pourquoi. Je sais que Boko Haram s’oppose aux valeurs occidentales, qu’il se bat avec fougue contre tout ce qui fait trop occidental. Je m’imagine ces filles, le 14 avril 2014, assises en classe. Je vois même Soraya qui nous confesse que son père aurait voulu la voir médecin. Je vois ces filles qui veulent apprendre, qui veulent avoir un mot à dire, une trace à laisser dans le monde. Je me dis qu’elles ont essayé d’apparaître, d’être quelqu’un, mais qu’on ne leur a pas laissé de chance. Et maintenant j’ai peur pour elles. J’aimerais les voir assises à nouveau en classe et j’aimerais les voir nous dire les horreurs qu’elles ont vécu. J’aimerais qu’on rende visible aux yeux de tous l’histoire de ces filles kidnappées, mais j’ai peur que ces témoignages ne soient que rumeurs… et que personne ne parle.

Je pense enfin à ce qu’a dit une fois Nancy Huston : à chaque sexe ses dangers³.

Et je frissonne pour toutes les filles invisibles: pour celles de Boko Haram, de Kadhafi et pour les 100 millions disparues…

Note : le hashtag #bringbackourgirls a circulé sur les réseaux sociaux afin de dénoncer l’enlèvement des filles de Chibok et pour apporter du soutien aux familles dont les filles ont disparu.

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¹Chung, Ryoa, « Y a-t-il une justice pour les femmes? », Liberté, no 308, Été 2015, p.43-46.

²Cojean, Annick, Les Proies : Dans le Harem de Kadhafi, Paris, Grasset, 2012,  p.324

³Huston, Nancy, Reflets dans un œil d’homme, Paris, Acte Sud, 2012, p.326

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