Il y a un mois, le billet portant sur le sexisme que j’avais expérimenté dans le milieu de l’improvisation a fait esclandre parmi ses membres. La réception qu’on lui a faite a été mitigée : des discussions enflammées se sont tenues entre ceux qui dénonçaient une problématique et ceux qui la réduisait à l’état d’anecdote, entre ceux qui cherchaient des solutions et ceux qui cherchaient des coupables.

Dans les ligues estivales où je joue, on m’a fait des blagues sur le sujet, mais on m’a aussi laissé beaucoup d’espace pour m’exprimer sur la glace. On a fait attention, dans les caucus, de ne pas genrer les personnages. Pis on a donné des étoiles aux filles, même lorsqu’elles avaient eu moins de temps de jeu que les joueurs masculins, en prenant en compte la qualité des interventions, et non pas leur quantité. Je me suis croisé les doigts en espérant que ça dure, et que la prise de conscience dont j’ai été témoin ne soit pas uniquement liée au fait que je suis l’auteure d’un texte qui a brassé fort, mais qu’elle se soit aussi répandue dans les ligues où je ne suis pas.

Dans le discours de clôture de la Coupe des Divas, on a souligné l’importance des femmes dans le milieu de l’impro, la qualité de leur jeu qui est encore trop souvent ignorée quand vient le temps de remettre les prix dans une ligue. En entendant ça, j’ai eu l’espoir de voir le milieu de l’improvisation changer ; les joueuses oser revendiquer la place qui leur revient, et les joueurs leur accorder le crédit qu’elles méritent. Je me suis dit que le message avait réussi à passer et qu’il faisait son chemin.

Puis, cette semaine, je suis allée en voir un match dans une ligue où je ne joue pas. Durant le spectacle on a fait monter sur scène un couple de jeunes mariées, public fidèle de la ligue depuis ses débuts, pour souligner leur récente union. Et pour la souligner, on y est allé de blagues sexistes et homophobes, ridiculisant la vie sexuelle des deux femmes, parce que, bien sûr, tout dans le sexe tourne autour du pénis. Puis, on a embrassé de force une de deux femmes, tenant sa tête dans une étreinte dont elle ne pouvait se défaire. Durant des secondes qui ont semblé s’étirer à l’infini, cette agression sexuelle a soulevé un tonnerre d’applaudissements, de cris et de rires bien gras.

Jusqu’à ce que le couple mette fin à l’hilarité générale en faisant comprendre qu’elles ne trouvaient pas ça drôle du tout, et en exigeant des excuses. Un silence de mort s’est fait dans la salle. On a alors répondu à la victime qu’on était désolé de l’avoir fait tripper pour la première fois de sa vie. Puis, on a repris le match là où on l’avait laissé.

Le couple et leurs amis, eux, ont ramassé leurs affaires et sont partis. C’est seulement là, alors qu’elles étaient sur le pas de la porte, cette frontière immuable qu’on ne peut repousser, qu’elles ont eu droit à des excuses sincères. Pourtant, la frontière morale, elle, avait été franchie dès le début de l’intervention, et la réaction des principales intéressées en avait témoigné avec éloquence. Mais leur malaise, d’abord, puis leur colère, ensuite, n’ont pas été pris en compte. Le show prévalait sur le bien-être de ses acteurs. Et c’est seulement au moment où le show a été mis en péril qu’on a reculé d’un pas pour admettre qu’on était allé trop loin.

Je suis partie quelques minutes après cette scène. Semble-t-il que l’après-match n’était pas joyeux, que la colère était généralisée, que le repentir était sincère. Mais je ne peux m’empêcher de me dire que, si les deux femmes n’avaient pas dénoncé la situation, ça serait passé dans le beurre, comme une mauvaise impro qu’on a tôt fait d’oublier.

Exactement comme c’est passé dans le beurre quand, plus tôt dans la soirée, le public a voté unanimement pour le joueur qui s’était accaparé l’improvisation au dépend de la joueuse qu’il affrontait en mixte, joueuse qu’il n’a ni écoutée, ni regardée, et à qui il n’a pas laissé l’opportunité de finir plus de cinq phrases sans lui couper la parole. On ne lui a pas donné de pénalité de manque d’écoute, de refus ou de rudesse. On a cependant donné une rudesse, plus tard. À une joueuse. Envers elle-même. Parce qu’elle avait eu trop d’écoute.

C’est également passé dans le beurre, lors d’un match précédent, quand un des joueurs s’est assis sur une dizaine de femmes dans le public, forçant leur intimité comme si leur présence dans la salle donnait lieu de consentement et qu’elles faisaient partie du spectacle au même titre que les joueurs.

Je pourrais aussi parler de cette autre ligue qui traitait les joueuses comme des chauffe-bancs qu’on tripote à la fin de la soirée quand on a un verre dans le nez. Ou bien de celle au gala duquel la seule catégorie présentant des nominées féminines était « joueuse de l’année ». Ou du tournoi durant lequel les caucus se passaient à la hauteur des hommes qui se distribuaient équitablement les leads, au-dessus de la tête des joueuses qui n’ont jamais pu placer un mot pour dire que ça suffisait, les impros de John Cena. Personne ne s’est mis en colère, alors. Personne n’a été lynché. Il n’y a pas eu d’excuses ni même de repentir. C’est passé dans le beurre.

Force est de constater que le sexisme ordinaire n’est pas aussi éloquent qu’un scandale ; il est tellement insignifiant, en fait, qu’on ne le remarque même pas. Et pourtant, c’est ce sexisme-là qui fait le lit dans lequel peuvent se vautrer les scandales. C’est à cause de toutes ces frontières invisibles qu’on franchit sans s’en soucier qu’on finit par s’excuser, une fois qu’on est acculé au mur, et qu’il est trop tard.

Le couple de jeunes mariées, encore sous le choc, m’a donné la permission de raconter ce qui leur était arrivé. « Plus on en parle, plus on éduque le monde », m’ont-elles dit. Et je n’allais certainement pas passer sous silence l’homophobie, la violence et le sexisme dont elles ont été victimes. Pas deux semaines après avoir justement dénoncé le sexisme dans le milieu de l’improvisation. Pas après en avoir vu plusieurs nier l’existence de ce sexisme, ou le retourner contre moi, la joueuse frustrée qui hait les hommes, qui est incapable de nuances et qui se cache derrière un nom de plume pour faire son caca nerveux d’oiseau de malheur.

Comme j’ai vu se retourner contre moi une partie du milieu de l’improvisation il y a quelques années, lorsque j’ai fait arrêter mon capitaine et nouvellement ex pour violence conjugale, à commencer par les joueurs de la ligue ou nous jouions ensemble, puis d’autres joueurs d’autres ligues qui, parfois sans ne m’avoir jamais vue, tenaient pour vérité que j’étais une folle et une menteuse.

Je suis très loin d’être insensible aux critiques, même quand elles sont hâtives, sévères, infondées, et qu’elles proviennent de gens qui ne me connaissent ni d’Ève ni d’Adam. Mais après avoir laissé un homme violent contrôler ce que je pouvais faire ou dire, je me suis promis que je ne laisserais plus jamais aux autres le pouvoir de me faire peur ou de me faire taire, parce que je suis persuadée, moi aussi, que c’est en parlant qu’on éduque les gens, et que c’est en continuant de dénoncer le sexisme, l’homophobie et la violence que les féministes réussiront à les combattre.

Maintenant, vous pouvez lire ce texte et relever ses imperfections, faire un procès d’intention à son auteure, fouiller pour découvrir de qui il parle et péter tout le monde en mixte. Ou vous pouvez prendre la perche qui vous est tendue.  Vous pouvez écouter.

Écouter l’écho de toutes celles qui se sont reconnues dans ces lignes. Admettre que le problème existe, qu’il n’est pas anecdotique, et qu’il vous concerne, vous aussi. Vous pouvez faire un effort pour combattre le sexisme sous toutes ses formes, qu’elles soient scandaleuses ou ordinaires. Vous pouvez faire de l’improvisation un milieu où les femmes s’épanouissent librement et dans le respect.

C’est sûr que c’est moins excitant que de faire une chasse aux sorcières et de crucifier des coupables présumés sur la place publique. Mais si vous tenez absolument à donner un spectacle, rappelez-vous qu’une bonne impro, ça se finit toujours par la résolution d’un conflit.