Lettre ouverte aux « not all men »

Chers « not all men »,

Vous nous dites en réaction à la campagne « me too » que les hommes ne seraient pas tous coupables de machisme, pas tous englués dans le patriarcat. Vous dites que ça vous fait mal à votre identité d’homme. La culpabilité, ça fait mal, dites-vous, ça ne fait pas évoluer. C’est vous, les « not all men », qui m’avez inspiré cet article, mais je m’adresse ici à tous les hommes qui un jour ont souffert d’une culpabilité liée au patriarcat, ou à toutes les femmes qui se sont un jour senties mal de faire peser ça aux hommes. J’en ai fait partie.

Cette culpabilité, cher « not all men », tu la ressens et elle te fait du mal, soit.

Pour autant, si je pense trop à ne pas te culpabiliser, j’en arrive à nier mes propres limites et mes propres besoins.

La raison me semble simple : le fait que les hommes gèrent mal la culpabilité et qu’en général les femmes la portent jusqu’à s’en rendre malade fait partie du patriarcat.

La culpabilité et son corolaire, la honte, sont de puissants régulateurs sociaux. Et les femmes ont l’habitude chevillée au corps de se faire réguler socialement, qu’on parle de leurs désirs, leurs comportements ou leurs pensées. À tel point qu’elles se sentent même et surtout coupables d’être victimes : c’est quand même dire l’ampleur du problème. Pour cela, elles se torturent mentalement, physiquement. Elles se lancent dans des introspections, qui leur sont parfois reprochées comme du nombrilisme.

Alors oui, chers « not all men », depuis que le féminisme s’impose un tantinet, la culpabilité de genre n’est plus uniquement féminine. On dit communément que la honte doit changer de camp, des victimes de viol et d’agressions diverses aux coupables.

Sur ce point, j’aurais un avis légèrement différent qui pourrait nous mettre d’accord. La honte et la culpabilité sont des outils puissants, mais toxiques, et s’en passer pour changer le monde serait formidable. Assurément les victimes de viol et d’agression sexuelle ne devraient pas avoir honte. Mais je ne suis pas certaine que les agresseurs le devraient.

Je m’explique. Il me semble que la honte et la culpabilité sont des émotions dérivées de la culture judéo-chrétienne dogmatique dont nous venons tous. Une culture dans laquelle les erreurs, les maladresses et les imperfections, morales y compris, sont des fautes, voire des péchés. Une culture dans laquelle ce qui est à chercher est la vertu, c’est-à-dire une pureté parfaite. Une culture dans laquelle l’ambivalence est une catégorisation morale inaboutie et non pas un état de fait.

Une culture dans laquelle les féministes baignent encore potentiellement, comme tout le monde. Dans laquelle je baigne, et dont j’aimerais me sortir. On ne sort pas de la culture judéo-chrétienne comme du patriarcat : en hurlant qu’on n’a rien à voir avec cette histoire, voire qu’on la déteste. Nous sommes nés dans cette histoire, qu’on l’aime ou non, qu’on la cautionne ou non.

L’objet du féminisme n’a jamais été de faire une nouvelle inquisition où plutôt que les sorcières on chasserait les salauds. Certes, les lois sont importantes, nous ne savons pas encore nous en passer, et avec elles des notions de coupable et de victime et notamment de viol ou de violence conjugale. Mais le féminisme est à mon sens autre chose qu’un tribunal, c’est un laboratoire de pensée et d’action pour le changement social.

Le changement ne peut avoir lieu que dans les textes et les commissariats de police, il doit avoir lieu dans les consciences. Et cela n’a rien à voir avec la culpabilité, mais avec la responsabilité.

La responsabilité, ça a beau ne concerner que soi-même, ça reste un putain de poids, il suffit de demander à l’amant préféré de Simone de Beauvoir. Mais c’est aussi très libérateur. C’est une response ability, une capacité à répondre de quelque chose, autrement dit une puissance d’agir. Cette puissance d’agir dépend de notre position dans le monde. En l’occurrence, chers « not all men », vous êtes des hommes dans une société patriarcale que vous le vouliez ou non. Que vous le vouliez ou non, vous avez été exposés à des images et à des idées qui ont fait de vous un reproducteur du patriarcat. Et prétendre le contraire ne change rien à l’histoire, au contraire.

Alors vous pouvez cesser de vous culpabiliser et commencer à sentir la puissance d’action que vous pouvez avoir sur vous-mêmes, sur vos relations, sur le monde. Par exemple, pourquoi ne travaillez-vous pas à accueillir la colère des femmes comme une réaction normale à des oppressions répétées et pas comme des attaques personnelles? Expérimentez, trompez-vous, être responsable ne veut pas dire être parfait.

La responsabilité crée de la joie, éventuellement de la peur ou de la colère de mal faire là où la culpabilité crée de la honte, et éventuellement un plaisir coupable.

Ainsi, être un homme qui soutient les femmes, ce n’est pas hurler très fort être sorti du patriarcat et engueuler tous ceux qui pensent le contraire. C’est un travail constant, acharné pour remédier à ses mécanismes de pensée, d’émotion et d’action patriarcaux. Ce n’est pas un travail que vous avez à faire seuls : nous le faisons aussi, en permanence.

D’ailleurs, notre travail nous a conduites à observer et à formuler certaines choses que vous ne voyez pas nécessairement : vos comportements de domination, insidieux ou plus flagrants. Vous ne les voyez pas nécessairement parce que vous n’avez pas intérêt à les voir. Voir ça chez vous ne nous conduit pas à vous assigner le rôle de salaud. Ne nous empêche pas de vous aimer. Pas tant parce que vous êtes des hommes que parce que nous avons avec vous des liens d’amitié, de désir et de fraternité. Cela nous conduit juste à réaffirmer nos limites et à redessiner le réel tel qu’il est, dans toute son imperfection. Et à agir pour qu’il soit plus accueillant.

Si tu as donc un tant soit peu la volonté de soutenir les femmes, cher « not all men », accepte que les femmes voient des choses que tu ne vois pas. Par exemple, que tous les hommes, oui, TOUS les hommes sont imbibés d’une culture patriarcale. Pas dans les mêmes proportions, pas dans tous les domaines, mais ils le sont tous. En fait, ni plus ni moins que tous les êtres humains. Ceux qui le sont le moins sont probablement ceux qui écoutent, vraiment, les femmes, même quand ce qu’elles disent est douloureux. Ceux qui savent se remettre en question, et pas forcément dans leurs propres termes. Ceux qui considèrent que le fait d’être mis en crise est une belle opportunité de changement et pas une épreuve injuste et évitable.

Si vous vous sentez coupables, c’est peut-être le début d’une prise de conscience, ne la lâchez pas et devenez responsables.

Lâchez vos mythes de pureté et d’infaillibilité, ce sont des vestiges de votre masculinité dont vous n’avez plus besoin dans le monde que nous essayons de construire.

1 Comment

  • Monique Foley
    2 novembre 2017

    Merci… je suis contente d’avoir pu lire cet article. Ça me fait du bien quand quelqu’une réussit à mettre tous les bons mots en place pour rendre une idée exactement. Merci d’avoir pris le temps de l’écrire.
    Monique

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

Post a Comment