Entrevue avec Talhi Briones : des superhéros dans la mire du désir féminin et queer

À l’approche de la saison des conventions et quelques temps seulement après la sortie hautement anticipée du film Avengers : Endgame, il me paraissait pertinent de proposer une problématisation féministe du regard spectatorial et des fandoms orbitant autour du Marvel Cinematic Universe.

Si les possibilités d’angle d’approche pour un tel sujet sont très nombreuses,  j’ai choisi de m’intéresser au regard désirant (gaze) des femmes et des personnes queer, qui, globalement négligé par le canon des films MCU, se retrouve dans le travail transformatif (fanfics et fanarts) de nombreux.ses artistes fans de cet univers. Plus spécifiquement, je vous propose ici une courte entrevue avec Talhi Briones, dont le Avengers Pinup Calendar met en images ce regard désirant marginalisé.

Artiste et auteure, se définissant comme femme de couleur queer, Talhi entretient, entre autres, une pratique ancrée dans la création, pour soi-même et pour les autres personnes marginalisées, d’un contenu que les institutions de création officielles ne proposent pas. Dans le cas du calendrier, l’enjeu est le plaisir visuel et la sexualisation des corps. Alors que le canon MCU sexualise majoritairement les corps féminins – pensons à Black Widow – et ce, pour le spectateur homme hétérosexuel, ce sont ici des corps masculins qui se dénudent, pour toute personne autre qu’un homme hétérosexuel.

Comment définis-tu, plus précisément, les motivations féministes derrière cette démarche créative?

T. B. : La première est la normalisation du regard féminin et queer. C’est rare et souvent tabou de sexualiser des hommes, alors de prendre un médium (le calendrier pinup) qui est reconnu pour sexualiser les femmes, et de le retourner de bord, ça surprend, ça attire le regard, et aide à faire passer le message : hey, les regards non-cis-masculins-hétéros existent aussi. En plus, les superhéros sont toujours représentés dans des power poses, ils sont un power fantasy masculin, alors les transformer en sexual fantasy, ça apporte une discussion. The Hawkeye Initiative le fait déjà, mais alors qu’eux emploient le chemin de la comédie et du ridicule (parce que c’est ridicule, les poses que les persos féminins ont) le calendrier n’est pas forcément drôle, il est fait pour être sexy et attirant pour les personnes qui aiment ce genre de choses

Parle-t-on ici d’une transposition de l’objectification des corps féminins vers les corps masculins, ou, à l’inverse, d’une rébellion contre l’objectification?

T. B. : Pas d’objectification. Les problèmes dans la sexualisation des persos féminins sont 1- seen it everywhere et 2- ça va souvent à l’encontre de leur personnalité. Genre Black Widow avec des suits skin tight et des cheveux lousses. Aussi, ça va souvent à l’encontre des règles d’anatomie et du bon sens – voir The Hawkeye Initiative. Et surtout, le plus gros problème selon moi, est que la sexualisation des femmes passe par huh, their removal of power et leur déshumanisation. Comme on voit sur les posters de films où elles sont de dos et que leurs têtes sont coupées. Elles sont vraiment des objets.

Je suis parfaitement consciente de ces tropes, et je veux les renverser. Alors ma démarche est centrée autour des personnages, de leur humanité.  J’ai fait de mon mieux pour garder la personnalité des héros, comme si j’avais fait un photoshoot avec eux. Certains se prêtent facilement au jeu, il est facile d’imaginer Thor ou Tony Stark en train de poser sexily pour la caméra. D’autres, j’ai eu de la misère: Captain America est trop pogné et T’Challa trop royal pour se prêter au jeu : j’ai recommencé ces sketchs plusieurs fois. Le fait que le processus est centré sur la personnalité des persos le fait passer d’objectification à célébration. Ils sont sujets, pas objets.

Une démarche très intéressante et un objet qui doit clairement attirer l’attention. Quel type de réactions reçois-tu, en général, en ligne ou durant les conventions? Y a-t-il parfois des commentaires désobligeants (pour parler poliment)?

T. B. : Très rarement. Par contre le concept est très « de niche », donc il y a souvent de la confusion, de l’incompréhension, surtout IRL (In Real Life). Ce qui m’aide est que le calendrier des pompiers sexy, ou en tout cas son concept, est quelque chose qui circule dans la société. Mais vu que mon calendrier, c’est trois concepts différents fusionnés en un (superhéros, male pinup, calendrier) ça prend vraiment du temps avant de faire comprendre.

Même dans les conventions, qui sont pourtant un entre-deux entre le fandom Internet et IRL, je dois mettre le calendrier dans les mains des gens ou le feuilleter devant eux pour qu’ils catchent et là: mind-blown. Parce que pour la plupart des gens, il y a plusieurs choses qu’ils découvrent en même temps :

1- Wow on peut sexualiser des superhéros

2- Wow on peut sexualiser des hommes

3- Wow c’est un calendrier pinup? Comme ceux des années 50??? Et je peux l’acheter et baver sur Loki toute l’année????

Le concept est assez unique et solide et même drôle pour que 90% des gens le trouvent cool. On a eu très rarement des problèmes avec des gens. Exemple: une fois que ma soeur me remplaçait, un gars a regardé les pinups en fronçant les sourcils, a vu ma soeur, qui lui a fait le sourire le plus ‘bitch, just try me’ au monde, et le gars est parti. Overall, sont inoffensifs et peu nombreux.

Le public semble donc assez réceptif. As-tu des statistiques approximatives des personnes qui achètent le calendrier?

T. B. : J’ai pas de chiffres, mais en estimant je dirais qu’un bon 85% et plus de mes client.e.s sont des femmes, ados, jeunes adultes et trentenaires. Beaucoup mentionnent The Hawkeye Initiative donc il y a au moins une certaine conscientisation féministe chez elles. Dans les hommes, ceux qui achètent sont plus âgés et plus confortables d’acheter quelque chose « d’ouvertement gay ». Ceux qui le font sont encore plus décidés que les femmes dans la trentaine. Certains voient deux pages, disent OUI et me mettent un 20$ dans les mains.

C’est donc une sous-culture majoritairement féminine et queer qui orbite autour du concept du calendrier. Le fait que tu puisses vendre cet objet, qu’il parle à certaines personnes, est intéressant et encourageant. Mais j’ai l’impression que cette économie autour du fanwork reste très marginale et précaire, malheureusement. Qu’en dis-tu?

T. B. : Dans mon cas, le calendrier est un produit qui se vend très bien. Mais je ne vis pas de mon art. J’ai une job temps plein et tout le reste est fait dans mon temps libre. Tout est trop précaire pour vivre de son art, encore plus de fanart! Marvel peut me contacter n’importe quand et me dire d’arrêter! C’est pour ça que je dessine un calendrier du même genre mais pas dans un fandom, ce sera un calendrier de hot guys canadiens, que je compte vendre dans des boutiques au travers de Montréal.  Mais pour revenir à mon fanart : un travail créatif doublé d’un travail de femme est souvent vu comme quelque chose qui ne vaut pas d’être payé à sa juste valeur, souvent par les créatrices elles-mêmes. En plus, investir pour avoir une table de convention et promouvoir/vendre son travail est difficile et cher. 

L’économie dominante actuelle est en effet plutôt catastrophique en ce sens – et en d’autres, d’ailleurs. Tu sembles avoir plein de projets, cela dit. Veux-tu en parler plus?

T. B. : Oui! Je suis en train de faire le Avengers Pinup Calendar de 2020, les sketchs sont pas mal tous faits, je devrais le sortir cet été et les gens pourront le pré-commander entre les 24 et 26 mai en venant me voir au Festival de BD de Montréal (je distribuerai des 10% de rabais!) ou n’importe quand sur mon site Internet. Je reprends les six meilleurs gars et j’en ajoute six nouveaux, tous dans des nouvelles illustrations. J’ajoute des nouveaux venus dans le paysage de Marvel.  Et aussi le fameux calendrier de beaux gars canadiens. Tsé, je me dis que les gens réagissent vraiment fort au concept, alors si je réussis à faire de l’argent et à me faire connaître comme illustratrice avec ça, bah tant mieux.

Talhi, un grand merci pour ton temps!

Retrouvez Talhi, le calendrier et d’autres créations comme Hiéroglyphes et Emmanuel Just Wants to Die, sur www.talhibriones.com, de même qu’au Festival de la BD de Montréal (24, 25, 26 mai) et les Comic Cons de Montréal (5, 6, 7 juillet) et Québec (12 et 13 octobre)!

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