Intersectionnalité et itinérance : comprendre et défier l’exclusion à partir de l’expérience vécue

Il y a deux semaines, j’ai commencé la lecture du recueil Je suis féministe qui propose un envoûtant assemblage de billets publiés sur le blogue JSF depuis ses premiers balbutiements virtuels il y a plus de 10 ans. Le moment où j’ai entamé cette lecture correspond au moment où j’ai procédé au déploiement de l’intervention qui fait l’objet de mon projet de maîtrise en travail social : une intervention réfléchie dans une perspective intersectionnelle qui vise, entre autres, à conscientiser des femmes en situation d’itinérance,  ou en risque de le devenir, aux structures d’oppressions qui les affublent. 

Il y a deux semaines, je ne pensais pas encore que la lecture des billets de blogue pouvait concrètement venir appuyer le projet que j’avais en tête. Pourtant, plus j’avançais dans ma lecture de Je suis féministe et plus je me disais le contraire… Et me voilà, devant mon ordinateur, à écrire mon tout premier billet de blogue… depuis l’abandon de mon Skyblog en 2008.


J’en suis ainsi venue à la conclusion que JSF pouvait contribuer à mon projet et que mon projet pouvait lui aussi contribuer aux réflexions de la communauté de jeunes féministes qui l’anime le blogue. L’idée repose sur la représentation que je me suis faite du blogue, c’est à dire le fait qu’il représente pour chacune d’entre nous un espace de développement de notre pensée féministe ainsi qu’un espace où nous pouvons, collectivement, entretenir une démarche réflexive à propos de la manière dont nous articulons cette pensée féministe dans notre quotidien. Je souhaite donc, par l’entremise de ce billet et des autres à venir, entrer en contact avec vous, des jeunes féministes, et recevoir vos réactions sur la façon dont j’aborde la question des structures d’oppressions avec les participantes au projet que je mets en place… Mais d’abord, il faut que je vous explique d’où m’est venue  l’idée de faire un projet auprès de femmes en situation d’itinérance ou à risque de l’être.


C’est au moment où j’ai fait la lecture de l’article de Céline Bellot et Jacinthe Rivard Repenser l’itinérance au féminin dans le cadre d’une recherche participative (2017) que j’ai su que je voulais faire mon projet de maîtrise autour de la question de l’itinérance invisible et de la marginalisation des femmes. L’idée de ce texte est que l’itinérance des femmes, parce qu’elle est invisible, a tendance à ne pas être reconnue comme une situation d’itinérance en tant que telle. Pourquoi? Parce que l’itinérance invisible, c’est l’itinérance qu’on ne voit pas (duh!). C’est celle qui ne se vit pas dans la rue ni dans les refuges,pour des raisons de sécurité. Être une « itinérante invisible » c’est squatter chez 3-4 cousines/matantes différentes. C’est aussi garder son chum violent parce que c’est « mieux » que d’être dans la rue en pleine nuit. C’est aussi faire du travail du sexe parce que ça assure un toit pour la nuit. Être une « itinérante invisible », c’est vivre l’itinérance au-dehors de ses représentations usuelles, représentations qui correspondent davantage à l’expérience masculine de l’itinérance. 


C’est drôle (ou pas) de voir comment les violences structurelles vécues par les femmes permettent l’invisibilisation de l’itinérance. C’est drôle encore (ou encore pas) de voir comment ces femmes se situent à l’intersection de plusieurs axes d’oppression. Elles sont d’une classe économique inférieure, parfois racisées, parfois atteintes de problèmes de santé mentale, parfois judiciarisées, s’identifient parfois à une minorité sexuelle, etc. Elles sont, en bref, aux axes de tout ce que l’on peut imaginer comme « marginalisant » pour un individu. Et elles sont donc marginalisées à l’intérieur même du phénomène de l’itinérance !

Ce qui m’a captivé dans le texte de Bellot et Rivard, c’est la façon dont, dans une optique intersectionnelle, les chercheuses se sont entourées de femmes en situation d’itinérance ou l’ayant déjà été pour créer des savoirs qui reflètent effectivement la réalité de leurs situations. L’ensemble de ce travail de recherche s’est réalisé en gardant en tête que les connaissances produites devaient servir à améliorer les conditions de vie des femmes touchées par l’itinérance. Regrouper des femmes pour qu’elles collectivisent leurs expériences et fassent de cette collectivisation un levier de changement social, c’est exactement ce que je voulais faire avec de mon projet de maîtrise.

Entre temps, j’ai trouvé un super milieu communautaire où ancrer mon projet : la Clinique communautaire de santé et d’enseignement SPOT. La mission de SPOT? Améliorer l’état de santé des personnes marginalisées, peu ou pas rejointes par l’offre de soins et services existante, et de former une relève professionnelle sensibilisée aux enjeux sociaux et aux besoins de santé de ces personnes. Cool, non? Pour y parvenir, SPOT a 6 points de services dont un exclusivement réservé à celles qui s’identifient comme femme ou queer. Ancrer le projet dans ce milieu-là lui a fait prendre une nouvelle couleur : celle de la conscientisation des participantes aux structures qui mènent à l’exclusion des femmes en situation d’itinérance des services sociaux et de santé.

Je m’engage ainsi à vous faire état de mon projet. Pas sous n’importe quel angle : je veux partager avec vous la façon dont les participantes vivent et ressentent le féminisme. S’y attarder, c’est s’intéresser au combat de femmes qui naviguent au quotidien dans les marges de la société. C’est aussi s’intéresser à la parole de femmes qui « en mangent une claque » du patriarcat et à qui on oublie trop souvent de passer le micro. En échange, j’aimerais avoir votre feedback sur mon approche féministe auprès de ces femmes, sur la façon dont je traite d’intersectionnalité et d’oppression avec elles… Marché conclu? Première question que je vous lance : À quoi devons-nous faire attention quand nous parlons de féminisme avec des personnes marginalisées pour ne pas reproduire des structures de pouvoir inégalitaires ?

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