Nelly Arcan et l’omniprésence de la Laideur.
«Je réfléchis tout le temps là-dessus. Le désir de plaire, je n’arrive pas à savoir si c’est une structure proprement féminine. Si un jour, les femmes vont transcender cette position-là, de ‘désirer le désir’, d’être la femelle obtenue, plutôt que d’obtenir. Advenant que c’est impossible, je trouve qu’on est vraiment mal foutues. Parce que c’est un extrême désavantage, c’en est presque révoltant, ça voudrait dire que, toujours, la femme va être fixée à son corps. Si la nature du désir féminin c’est d’être désirée, c’est un désir doublement aliéné.» (La Presse, 26 août 2007)
Pas une fois, durant cette émission, n’a-t-on parlé de ce que signifiait que d’être une femme pour Nelly Arcan, la féminité étant pourtant un élément central de son œuvre. On a même éclipsé son genre à deux reprises, en y référent en termes d’«auteur talentueux» et «chroniqueur». C’était une auteure très talentueuse, monsieur, et une chroniqueuse entière, vous saurez. Et elle avait la haine, je crois. Vous n’en avez pas parlé, monsieur l’animateur. Cette haine, je l’ai sentie aussi, adolescente. On se trouve tellement laide et le monde mille fois plus encore.
«C’est à l’adolescence que ça s’est gâté, enfin, il me semble, et à l’école secondaire mes copines étaient plus jolies que moi, les unes comme les autres, elles n’ont jamais rien su de ma haine de les voir ainsi plus jolies que moi car je me suis toujours révoltée en silence, dans le confort de mes fantasmes, dans un recoin de l’esprit où il est possible d’être morte et vivante à la fois, d’assassiner mille fois ceux qu’on aime et de se suicider en se représentant la consternation de la famille, mais pourquoi s’est-elle donnée la mort?» (Putain, 2002)
Une lectrice se posait cette même question ce midi. Ne sentez-vous pas, madame la lectrice, qu’il y a quelque chose qui se pervertit dans les relations humaines? Et que ce quelque chose rend la vie souffrante aux êtres particulièrement sensibles? De loin j’entrevois la Laideur et déjà elle me trouble. Elle est là, qui aseptise tout à grands coups de publicités, de vidéoclips et d’articles de magazines. Constamment nous regarder dans le miroir pour nous assurer que nous sommes bel et bien des femmes. Dans Le Courrier de Louise, cette semaine, un homme demandait aux femmes de s’habiller en femmes, de porter des robes et des talons hauts. Une jupe ne coûte pas cher, disait-il. Quel imbécile. J’ai de la chance, pensai-je. J’aime un homme qui m’aime et par notre amour nous érigerons des murs contre la haine.
Je penserais probablement différemment si j’avais été au cœur de la Laideur. Si j’avais dans la tête un vieil édifice crade où les hommes se succèderaient pour venir me pénétrer par tous les orifices. Peut-être qu’à travers l’air clair de l’automne je les entendrais geindre et que dans mon regard fatigué, je ne pourrais voir que le dépérissement à venir. Le plus sincèrement du monde, j’ai l’impression que ça aurait pu être moi, cette putain. Parce qu’il est beaucoup plus facile qu’il n’y parrait que d’aller se prostituer. Il ne faut pas nécessairement être dans la rue. J’ai rencontré cette possibilité sur Internet, je devais avoir dix-huit ans. Coucher avec un homme régulièrement et me faire payer pour, pourquoi pas? Quelle serait la différence lui et les rencontres de fins de soirée? Malgré ma confusion d’alors, j’ai refusé. Et j’en suis extrêmement heureuse aujourd’hui. Seulement, je me souviendrai toujours à quel point cela me semblait facile, moi jeune étudiante simili-libérée, intelligente et tellement au-dessus de ses affaires.
«Ce qui est important pour moi c’est de refléter le monde d’aujourd’hui, et si on trouve mes livres provocateurs, c’est que, probablement, le monde dans lequel on vit est très provocateur, à certains égards. On vit dans un monde très hygiénique, très ‘politicaly correct’, très propre. Mais il est par ailleurs extrêmement violent, déshumanisant aussi, à certains égards. Dans le commerce des corps par exemple, dans la manière de survaloriser l’image par rapport au reste. Et dans ma manière d’écrire, je provoque, mais ce n’est pas une provocation qui vise à choquer les gens, mais plutôt à leur montrer dans quel monde on vit.» (La Presse, 25 septembre 2009)
Malheureusement, je devine déjà ce que l’on dira la prochaine fois qu’on discutera publiquement de l’hypersexualisation et de l’industrie du sexe. On traitera les féminites de puritaines et de grosses laides frustrées. Richard Martineau critiquera la présidente du Conseil du Statut de la Femme, il dira : «je ne dis pas qu’elles devraient s’habiller comme les chanteuses des Pussycat Dolls. Mais, bon, quand on se présente devant les médias, on s’arrange, non? On se maquille, on passe chez le coiffeur… On porte des vêtements qui nous mettent en valeur.» (12 juin 2008). Et lorsque qu’une talentueuse auteure qui correspond enfin à ces standards sera invitée à Tout le monde en parle, on la ridiculisera au lieu d’écouter ce qu’elle a à partager. Martin Matte lui mattera le décolleté, Guy A. Lepage lui demandera de frencher une technicienne sur le plateau. Pas sur le plateau Mont-Royal. Sur le plateau de l’émission. Pour rire. Je m’en roule par terre.
J’en conclus donc que pour avoir de la crédibilité, la banalité sans maquillage c’est zéro.
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