C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse.
« C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse. » Le livre de l’Ecclésiastique.
« Si la parole est déterminante dans la construction de la réalité, ceux qui contrôlent la parole contrôlent aussi la réalité. » Corinne Monnet.
Les féministes soutiennent que la parole d’un homme pèse plus lourd que celle d’une femme. Les misogynes que les femmes sont « bavardes ».
Je voudrais réfléchir avec vous aux rapports entre genre et expression.
Pour cela, je vous propose de nous appuyer sur une étude de Corinne Monnet publiée en 1988 dans la revue Nouvelles Questions Féministes, très pertinente quoique un peu ancienne, que je vous joins en espérant que vous ne vous contenterez pas du résumé que j’en ferai.
Je vais d’abord présenter les concepts que Corinne Monnet a créé pour analyser les jeux de pouvoir dans une conversation. Ces concepts permettent de décrypter notre quotidien. Ensuite, viendront quelques chiffres (très peu, mais si le sujet vous intéresse, l’étude est beaucoup moins laconique sur ce point). Ces chiffres révèlent de surprenantes inégalités dans cette occupation ô combien anodine : la conversation.
Car l’ennemi le plus dangereux du féminisme, ce n’est pas le patriarcat. C’est l’illusion de l’égalité. Et si je vous demande, en toute sincérité : « vous sentez-vous discriminée quand vous parlez avec des amis ou des collègues ? », je gage que la majorité d’entre vous répondront « Non ! » d’un ton ferme et convaincu. J’en étais persuadée, moi aussi.
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√ Etude de Corinne Monnet au Format pdf ou Classique .
« Contrairement à l’impression première que l’on a, la conversation n’est pas une activité à laquelle on se livre spontanément ou inconsciemment. Il s’agit d’une activité structurée, ne serait-ce que par son ouverture, ses séquences et sa fermeture, et elle a besoin d’être gérée par les participant-e-s. »
LISTE DES CONCEPTS :
– La longueur des contributions ;
– Les chevauchements : deux personnes prennent la parole en même temps, à un moment de transition possible. C’est une erreur de réglage entre les tours, un dysfonctionnement du système ;
– Les interruptions : une personne prend la parole alors que l’interlocuteur précédent n’a pas fini son énoncé. C’est une violation des procédures de tours, une rupture d’égalité ;
– Les réponses minimales retardées : tout narrateur a besoin d’une participation minimale de son auditeur pour soutenir son discours. Ces participations (répéter un fragment de phrase, hocher la tête, émettre une onomatopée) sont nécessaires pour valider la participation passive de l’auditeur : il écoute et il comprend. Quand elles sont absentes ou retardées, ça perturbe le narrateur, qui s’interrompt et se tait, ou s’affole (débit plus rapide, répétitions, élocution hasardeuse…) ;
– Les récupérations d’énoncé : le fait, après un chevauchement ou une interruption, de reprendre l’énoncé qu’on n’a pas pu prononcer. Il s’agit d’une défense de son droit à la parole ;
– Le choix des sujets conversationnels : chaque interlocuteur propose des sujets, des ouvertures. Certains seront suivis, la majorité abandonnés ;
– Les sanctions : geste d’impatience, intonation irritée, remarques acerbes, plaisanteries douteuses, dénigrement… A l’extrême, ces sanctions rappellent à l’ordre celui ou celle qui enfreint les règles tacites du dialogue…
QUELQUES CHIFFRES (le détail des expériences figure dans l’étude) :
– durée moyenne d’une intervention féminine dans un dialogue avec un homme : 3 à 10 secondes ; …d’une intervention masculine : 10 à 17 secondes ;
– dans 96% des cas, ce sont les hommes qui interrompent leur interlocutrice ;
– 62% des femmes tombent dans le silence après 3 types de stratégies conversationnelles : les chevauchements, les interruptions et les réponses minimales retardées…
L’étude conclut à une insécurité marquée des femmes dans le dialogue mixte, qui les relèguent au rôle d’« assistantes », chargée de soutenir la parole masculine en occultant la leur. Pour les hommes, l’étude démontre que les stratégies employées sont des stratégies de domination, et qu’elles sont conscientes.
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√ Mon commentaire
Alors reprenons. Vous êtes en train de parler à un homme, ou à un groupe d’individuEs composé d’hommes et de femmes.
LONGUEUR DES CONTRIBUTIONS. Vous est-il arrivé de trouver que votre interlocuteur monopolisait la parole ? Avez-vous parfois l’impression que certaines femmes « font tapisserie » ?
CHEVAUCHEMENTS. Quand vous débutez un énoncé en même temps qu’autrui, avez-vous tendance à faire un geste gracieux pour indiquer à l’autre de s’exprimer ? Même question pour les hommes de votre entourage.
INTERRUPTIONS, REPRISES D’ENONCE et SILENCES. Quand on vous interrompt, refusez-vous de laisser la parole à autrui ? Si vous le laisser parler, reprenez-vous votre énoncé au prochain tour ? Si vous coupez la parole à autrui, reprenez-vous SON énoncé une fois votre idée exprimée ? Même question pour les hommes de votre entourage.
CHOIX DES SUJETS CONVERSATIONNELS. Qui lance les sujets de conversation (dans chaque milieu que vous fréquentez : travail, amis, famille…) ? Y a-t-il des personnes dont les sujets de conversation sont systématiquement accueillis ? Des personnes dont on boude souvent les tentatives pour réorienter la conversation ?
SANCTIONS. Vous a-t-on déjà reproché d’être bavarde (fût-ce sous forme de plaisanterie) ? Connaissez-vous des gens réellement envahissants, dans la conversation, qu’on ne rappelle jamais à l’ordre ? Vous est-il arrivé de sentir de l’hostilité, de l’irritation chez votre interlocuteur parce que vous vous exprimiez trop à son goût ?
Après avoir répondu à ces questions, pensez-vous toujours que la conversation est une activité spontanée, anarchique, qui n’obéit à aucune règle tacite ? Que tous les interlocuteurs sont égaux dans la conversation ? Si non, y a-t-il pour vous des similitudes chez les personnes en situation d’infériorité ? Si oui, parmi les nombreuses corrélations auxquelles on peut penser (confiance en soi, position hiérarchique, etc.), pensez-vous que le genre ait une influence ?
Question bonus : croyez-vous que les stratégies conversationnelles sont toujours inconscientes ? Ou pensez-vous qu’il existe une minorité de personnes qui utilisent sciemment ces stratégies pour dominer un dialogue ? Pensez-vous que collectivement, ces stratégies peuvent avoir un impact sur la faculté d’un groupe à se faire entendre ?
√ Petite astuce
Je me livre de temps en temps à un exercice arithmétique. Je sélectionne un concept – disons les interruptions – je me tais, et j’écoute des personnes discuter. Je fais mentalement (voire sur papier ou PC si les circonstances s’y prêtent) 2 colonnes : hommes, femmes. Et je compte.
Ainsi, en cours, les garçons prenaient en moyenne la parole 3 fois plus souvent que les filles. Et ça, ça ne date pas de 30 ans : c’était l’année dernière, en classe préparatoire pour préparer le concours d’entrée à l’école d’avocate.
Ce chiffrage permet d’objectiver un ressenti. Non, une féministe qui dit que les hommes monopolisent la parole n’est pas paranoïaque, regardez : j’ai compté, dans ce thread, si 80% des intervenantEs sont des femmes, elles n’ont écrit que 20% des messages. Non, une féministe qui dit que la parole d’un homme a plus de poids que celle d’une femme n’est pas frustrée, regardez : j’ai compté, il y a 2 fois plus de réponses aux posts masculins qu’aux posts féminins. Et là, il est tout de suite plus difficile de contester votre propos. (Cet exemple est fictif, mais on pourrait s’amuser à faire ce genre de statistiques sur notre beau forum !)
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