Alors voilà, je suis une féministe académique, blanche, cisgenre, de classe moyenne. C’est ma situation actuelle. Donc, je suis une féministe privilégiée. J’essaie de travailler sur ce privilège qui est le mien. Comment je fais pour être une alliée authentique? Je pense être une féministe inconfortable.

Ceci est une mise en pratique bien  personnelle de l’appel à «checker son privilège».

Je ne suis pas une féministe qui fait de l’action directe, ni de l’intervention. Ma présence «terrain» se résume à ma participation à des manifestations et l’organisation de certaines activités. Je mets en ligne des textes pour ce blogue et je partage des liens sur nos réseaux sociaux. Si je suis plus active dans le «virtuel», est-ce que cela fait de moi une féministe moins «terrain»[1]? Sûrement, mais en quoi est-ce que cela serait «mal» dans la «hiérarchie des féminismes»? (D’ailleurs, ça il faudrait en reparler…)

Ce que j’aime vraiment faire, c’est de la théorie féministe. De la philosophie, pour être exacte. Ben de l’abstrait, genre. Ah oui, j’aime aussi critiquer les médias et la culture populaire. Mais sinon, je fais dans la théorie «lourde». Et ça c’est spécial : j’ai parfois le sentiment d’être une féministe «trop» théorique, et dans mon champs d’études, être une philosophe «trop» féministe. Cette tension, elle me tiraille.

Être dans une discipline académique  abstraite veut-il dire de facto être élitiste? Je pense que le milieu académique est en soi privilégié, mais que l’élitisme est une attitude personnelle renforcée par la culture académique de la performance individuelle. Et le milieu académique est hiérarchique au possible. Je comprends le danger de l’institutionnalisation du féminisme, malgré le fait que c’est dans cette structure-là que je travaille. Autre tiraillement.

Mais bon, je pourrais aussi demander, en contraste : est-ce que (certains) féminismes sont anti-académiques? Comme dans : est-ce qu’il existerait une méfiance envers la théorie féministe de la part des féminismes «terrains»? Méfiance par ailleurs fort probablement justifiée parce que le milieu académique est (parfois/souvent) déconnecté de la réalité concrète des femmes.

Je suis consciente que cette question est potentiellement explosive parce que ce sont bien les milieux académiques qui ont du pouvoir, de l’argent et de la reconnaissance sociale contrairement aux milieux féministes, disons communautaires et grassroots. Mais j’ai besoin de la demander. Tout en étant là où je suis, dans cette situation de privilège, j’ose croire que je peux questionner ces divisions (bonne/mauvaise féministe, théorie/pratique, académique/terrain, virtuel/réel) que je ressens au sein même du mouvement féministe. Parce que ce sont bien ces distinctions qui recréent des divisions et perpétuent des attitudes patriarcales entre nous.

J’ai le féminisme inconfortable. Et c’est très bien ainsi. griboullis

Cette idée d’inconfort est intéressante lorsqu’on parle d’alliance. Pour être une bonne alliée, je dois apprivoiser mon inconfort dans les espaces où je suis clairement privilégiée et qu’on critique mon privilège, parce que dans la vie en général, c’est moi qui est «confortable». L’inconfort ça bouffe beaucoup d’énergie et ça fait peur. C’est beaucoup plus facile de s’asseoir sur ses lauriers de privilèges et chialer sans rien faire. Comme alliée, je dois éviter cette facilité, et non pas seulement reconnaître la place que j’ai dans la société, mais surtout travailler – individuellement et collectivement – à la destruction des inégalités et des privilèges.

Reconnaître son privilège est une étape nécessaire mais non suffisante vers un statut d’alliée authentique ainsi que vers la lutte collective.

À partir de là, comment je fais pour ne pas perpétuer des attitudes exclusives et élitistes, et renforcer les inégalités?

Apprendre à ne pas parler pour autrui. Écouter.  Apprivoiser et assumer mes contradictions et celles des féminismes.  Reconnaître ma position dans la société et ne pas penser qu’elle représente celle de toutes les femmes. Critiquer ces attitudes universalistes. Être autocritique. Rechercher l’intersectionalité dans les analyses et pratiques. Reconnaître ses failles. Prendre soin de soi, des autres. Être en colère. Ne pas se sentir coupable. Ne pas vouloir avoir toujours raison. Ne pas prendre toute la place. Ne pas parler plus fort, ne pas interrompre. Trouver les bons mots.

Quoi d’autre?



[1] Je n’aime pas trop utiliser ces distinctions, je le fais pour mon propos actuel, mais je les trouve hautement problématiques.

Photo de couverture via 365 ways of Feminism – Midge à http://moderngirlblitz.tumblr.com/