Dialogues: Les bébés pigeons, avec Sophie Labelle

Pour cette édition de Dialogues, nous donnons la parole à Sophie Labelle du blogue Les bébés pigeons. Elle est aussi l’auteure de la bande dessinée Assignée Garçon.

1) Les bébés pigeons est un blogue «traditionnel» dans le mesure où tu y partages des billets sur des sujets donnés, tandis que Assignée Garçon est une bande dessinée en ligne.  Quelle différence entre les deux plateformes? Quel est ton parcours de blogueuse?

Je suis éducatrice et auteure avant d’être blogueuse. En plus d’avoir travaillé plusieurs années en éducation, j’ai publié plusieurs ouvrages pour la jeunesse portant principalement sur les questions liées au genre avant de sentir le besoin de m’adresser davantage au personnel des écoles, aux éducateurs.trices et aux parents. C’est le manque flagrant de ressources en français qui m’a poussé à démarrer le blogue Les Bébés pigeons. En anglais, il en existe plusieurs, en plus d’une très grande variété de livres et d’essais sur la non-conformité de genre et l’éducation. Quant à ma bande dessinée en ligne, «Assignée garçon», c’est un peu une conséquence de l’éloignement de ma pratique artistique principale, soit la bande dessinée. Après avoir illustré plusieurs livres pour enfants et écrit un roman, je ressentais la nécessité de revenir à mon medium de base, tout en y intégrant des sujets qui me touchent et qui me soulèvent, ce qui est crucial pour maintenir un rythme de publication de deux bandes dessinées par semaine!

2) Quels sont les sujets qui te passionnent, qui motivent ta pratique d’écriture?

Globalement, je crois que le désir de créer des endroits plus sécuritaires pour les enfants, peu importe leur identité ou leur expression de genre, est ce qui me motive le plus dans mes prises de parole et dans ma pratique artistique. J’ai moi-même vécu une multitude de situations oppressantes liées à mon genre, dans mon enfance, et j’espère que dans le futur, les acteurs.trices du domaine de l’éducation seront outillés pour détecter et réagir devant ces inégalités.

 Aussi, le manque de rigueur dans les discours sur les identités, les corps et les expériences, particulièrement lorsque cela touche des enfants, est ce qui m’incite souvent à intervenir en public. C’est pourquoi j’ai participé, au sein du Collectif Participes, à l’organisation d’une table ronde, cet été, sur la terminologie relative aux enjeux touchant les personnes trans. Je suis passionnée du français, langue avec laquelle je vis une relation d’amour-haine depuis longtemps, et de trouver les bonnes manières de dire et d’exprimer des expériences sans faire du langage un lieu d’oppression est un soucis constant.

Parmi d’autres sujets qui me passionnent, il y a le curriculum caché, c’est-à-dire les apprentissages que les élèves font à l’école sans que personne n’en soit conscient ou que cela soit planifié : l’apprentissage des stéréotypes de genre et des rôles de genre, par exemple. De manière générale, l’égalité entre les garçons et les filles dans la classe est un de mes sujets d’étude par excellence, avec la représentation du féminin dans la littérature jeunesse. 10442383_1437188246556028_8221680262381719813_n

3) Quelle est la place du féminisme dans ta vie, tes projets, tes valeurs? Et peut-être peut-on poser la question à l’envers: quelle est l’importance des questions d’identité de genre pour les féminismes québécois?

J’ai une relation particulière et intense avec le féminisme, car ayant été assignée garçon à la naissance, ce n’est que plus tard dans ma vie que j’ai souffert la perte de mes privilèges masculins. Même si j’ai, toute ma vie dois-je dire, été la cible de la misogynie inhérente à l’homophobie et à la transphobie, la perte de ces privilèges, en cessant d’être perçue comme homme dans la société, a été un choc brutal qui m’a fait voir à quel point le féminisme était nécessaire et vital pour mon expression.

 Avant de m’engager entièrement dans le militantisme féministe, je faisais de la politique au niveau provincial. J’ai ainsi été la première candidate trans à briguer un poste de députée au Québec, dans Rosemont. J’ai milité longuement au sein du mouvement indépendantiste. Mais en transitionnant, je me suis rendu compte à quel point mon discours et mon engagement avait perdu de la valeur : désormais, dans les rassemblements politiques, même si j’avais le micro, on se mettait à me couper, à m’enterrer, à faire comme si je n’avais rien dit. Je parlais, et c’était comme si on ne m’entendait plus. L’expérience de la perte des privilèges de ce genre – je pourrais en nommer plusieurs, mais ça ferait l’objet d’un article de blogue complet! – est ce qui m’a ouvert les yeux sur la misogynie et le sexisme institutionnel.

Aussi, ayant vécu, du temps que j’étais perçue comme homme, une forme de misogynie insidueuse, qui cible spécifiquement le féminin dans le masculin, teinte tout autrement mon rapport au féminisme et à la lutte contre l’homophobie. Les liens que je fais entre les deux me donnent un tout autre angle de perspective et ont des implications très larges dans la manière dont on peut les intégrer dans une pratique éducative.

4) La blogosphère québécoise et/ou cyberféministe: qu’en penses-tu?

Présentement, je crois qu’il y a un certain momentum, que de plus en plus de voix se démarquent et qu’on a de moins en moins peur de s’afficher comme féministe. J’ai également l’impression qu’on parle de plus en plus, en français, des questions de genre en touchant le vif du sujet, avec un décalage d’une dizaine d’années par rapport au monde anglophone.

De mon expérience, je constate qu’il faut du courage et de la persévérance pour parler de sujets tels que la non-conformité de genre ou la mésassignation de genre en français. Ces thèmes sont encore très tabous au Québec, et un énorme travail de sensibilisation demeure à faire.

5) Selon toi, quels sont les enjeux féministes primordiaux aujourd’hui?

Je ne prétendrai pas à l’exhaustivité, mais la réappropriation de nos corps m’apparait essentielle et transcendant plusieurs enjeux et identités. Plusieurs corps sont encore perçus comme étant la propriété d’autrui, les corps trans, intersexes ou autochtones, par exemple. C’est quelque chose sur lequel, en tant que société, on doit se pencher sérieusement, la réappropriation de nos corps.

 Je mentionnerai également la construction de la virilité, par laquelle les enfants assignés garçons font l’expérience de l’hégémonie masculine dans la classe et la société. D’ailleurs, il m’apparait urgent que le féminisme intégre l’espace scolaire, sans quoi le travail à faire continuera de consister en la réparation de pots cassés.

6) Un blogue/page/initiative que tu as envie de plugger?

Le nouveau et très pertinent blogue de Jean-Sébastien Sauvé (que je suis fière de compter parmi mes ami.e.s), sur la situation juridique des personnes marginalisées : http://www.jssauve.ca/

Et aussi, le club de lecture jeunesse Les Bélugas en tutu, qui distribuera des livres jeunesses anti-oppression : https://www.facebook.com/belugasentutu

Tes liens:

Blogue(s): www.lesbebespigeons.com http://assigneegarcon.tumblr.com

FB: www.facebook.com/assigneegarcon https://www.facebook.com/sophielabelleauteure

 

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