L’avis des filles sur les dicos

C’est depuis 2009 que j’entretiens une fascination étrange pour les dicos pour filles. Tout ça est né à la fois de l’envie irrésistible de feuilleter ce genre de livre quand j’en croise un dans une librairie et du choix de faire une maîtrise combinant analyse féministe et littérature jeunesse. Voici donc mon humble avis sur le sujet, qui fait les manchettes ces jours-ci. (Gazette des femmes et La Presse)

Le phénomène des dicos pour filles n’est pas nouveau. Bust en recense déjà dès les années cinquantes. Au Québec, Marie Fradette situe les premiers « guides de comportements et livres conseils à l’intention des jeunes filles » dans les années 1960, avec des auteures comme Cécile Brosseau et Janette Bertrand.

De mon côté, ce que j’appelle les « dicos pour filles » sont ces livres qui ont émergé au début des années 2000. Ils sont généralement destinés aux filles d’environ 12 ans et plus et présentés sous la forme d’abécédaires. Composés de courts articles (entre une et cinq pages), ils ont pour but d’informer sur des sujets qui, nous dit-on, intéressent les filles, comme la mode, les garçons, la santé, les relations interpersonnelles, la culture, le sport, etc. Réédités chaque année (mais pas réécrits, la grande majorité des articles étant exactement les mêmes, coquilles incluses, seule la mise en page change parfois), ils semblent faire la joie des libraires qui en font de jolis étalages à leur sortie, habituellement à l’automne. Il n’est pas rare que les dicos pour filles fassent partie des suggestions de cadeaux de Noël. Au Québec, ceux qu’on retrouve le plus facilement sont Le Dico des filles (Fleurus, France), L’Encyclo des filles (Gründ, France) et L’ABC des filles (Les Malins, Québec). (Note : lorsque je parle des « dicos pour filles », je réfère à ce genre littéraire. « Le Dico des filles », quant à lui, réfère aux livres publiés chez Fleurus.)

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Bien qu’il existe quelques titres destinés aux garçons, ils sont beaucoup plus discrets sur les tablettes. On peut faire le parallèle avec les revues destinées aux adolescentes ou aux femmes, qui abordent un peu n’importe quel sujet, sous un angle « féminin », alors qu’on ne trouvera pas d’équivalent masculin. Les revues considérées masculines aborderont un sujet en particulier, comme les sports, la musique, même la pornographie. Pour les hommes, c’est le sujet qui vient en premier. Pour les femmes, le public cible. En plein le cas des dicos pour filles.

Dans le cadre de mes travaux de recherche, j’étudie la réception de L’ABC des filles, le seul dico pour filles publié au Québec. Ainsi, je m’intéresse à la manière dont ce dico, mais aussi par la bande les dicos pour filles en général, est lu et interprété par des filles de l’âge du public cible. (Je me permettrai de faire quelques commentaires sur le contenu des dicos à la fin de cet article, parce que je les connais bien, même si ce n’est pas l’objet de ma recherche.)

De par la nature de l’étude que j’ai réalisé, les propos rapportés ici sont principalement anecdotiques et représente le phénomène de manière exploratoire. Pour moi, il est essentiel de donner la voix aux filles dans ce type de critique. Ma voix seule de chercheure, adulte universitaire et féministe, ne suffit pas. (Pour en savoir plus sur la position des chercheures parmi les girlhood studies, #alerteautoplogue)

abc2010

En 2012, j’ai donc rencontré huit filles âgées entre 14 et 16 ans. Ces filles devaient avoir déjà lu L’ABC des filles ou avoir envie de le faire dans le cadre d’une recherche. Ainsi, certaines d’entre elles connaissaient très bien le livre et d’autres pas du tout. Certaines l’avaient en leur possession, d’autres avaient Le Dico des filles. Pour la recherche, je leur ai prêté un exemplaire de L’ABC des filles 2010 et je leur ai demandé de lire une dizaine d’articles à leur choix. J’ai ensuite rencontré chacune des participantes pour une entrevue individuelle.

La plupart de celles qui m’ont dit avoir à la maison un dico pour filles l’avait reçu en cadeau. Si certaines l’appréciaient, d’autres ont souligné que ce cadeau provenait d’un membre de la famille qui les connaissait peu ou qui ne savait pas quoi leur offrir. Ces livres « accummulaient de la poussière »…

De manière générale, les adolescentes que j’ai rencontrées ont apprécié leur lecture de L’ABC et se sont montrées généralement en accord avec les textes lus. Cependant, certaines d’entre elles n’ont pas hésité à me faire part de leurs désaccords avec certains contenus.

« Selon moi, mon opinion vaut mieux que l’opinion des autres. Ok y’ont leur opinion pis je peux débattre pis oui ils peuvent avoir raison, je peux avoir raison, je peux avoir tort, pis y’a pas de problème, mais selon moi, c’est bon d’avoir des opinions pis faut pas toujours se fier sur les opinions des autres. »

De plus, plusieurs filles rencontrées ont souligné que dans L’ABC, il y a des conseils qu’on pouvait suivre ou ne pas suivre, selon la situation.

« Un conseil qui fonctionne bien pour une fille ne fonctionnera pas nécessairement pour une autre, pis c’est correct. Ça veut pas dire que c’est pas un bon conseil, c’est juste que chaque fille est différente. »

Une autre participante m’a parlé de l’aspect idéalisé de certaines situations décrites dans L’ABC.

« Là-dedans, ça donne des conseils dans un monde parfait, mais tsé c’est pas comme ça dans la réalité dans une école secondaire. Moi je trouve que ça rejoint pas la mentalité des filles de 16 ans. Parce que là-dedans ça dit que comme tout le monde est honnête, tout le monde va aller parler dans la face comme, mais c’est pas de même que ça se passe là. »

Un jour, la mère d’une jeune femme de 18 ans m’a confié avoir offert un dico à sa fille parce que celle-ci avait du mal à s’adapter à son environnement. Celle-ci s’est trouvée bien désemparée devant cette lecture :

« C’est beaucoup trop de pression d’essayer d’être parfaite comme dans ce guide. »

Certains textes ont été jugés incomplets par les adolescentes rencontrées. Le texte sur la déprime, par exemple, aurait dû, selon une participante, aborder la dépression et les risques de suicide.

« J’ai pas l’impression que ça décrit vraiment le sentiment de la dépression. Parce que ma soeur pis ma meilleure amie, elles ont été déprimées pendant longtemps, pis messemble que ça décrivait pas vraiment pourquoi, c’est pas, je sais pas, c’est dur à expliquer. »

Elle trouvait donc que le sujet était abordé avec un peu trop de légèreté et que les solutions proposées étaient donc inutiles aux cas plus graves.

« Ça disait d’essayer de faire qu’est-ce qu’on aime. Mais quand t’es déprimée, t’as pas le goût de rien faire pis tu sais plus ce que t’aimes, fait que ça marche pas. »

Un des sujets abordés dans L’ABC des filles est ressorti dans les propos de quelques filles sans que je m’en attende : l’avortement. Je trouve intéressant de vous en parler ici parce qu’une des principales critiques faites à l’égard du Dico des filles est que celui-ci est anti-avortement. Deux participantes m’ont spontannément parlé de ce sujet, abordé dans l’article Avortement, mais aussi dans l’article Grossesse. Ce qui est intéressant ici, c’est que c’est surtout la notion de choix qui est ressortie :

« Ils parlent des choix personnels, tsé t’as le choix de te faire avorter, t’as le choix de faire ci, t’as le choix de… Moi j’ai trouvé ça quand même assez intéressant. »

C’est d’ailleurs ce que j’ai moi-même retrouvé dans le texte. Ainsi, l’auteure indique que « la légalité de l’avortement au Québec et au Canada permet à chaque femme de prendre sa propre décision en tenant compte de ses valeurs, de ses options et de ses sentiments ». L’article contient plusieurs informations sur l’IVG en tant que telle, de même que les endroits où des services sont offerts. On y parle aussi de la réflexion qui accompagne le choix et l’importance de prendre soin de soi avant, pendant et après l’intervention et de s’entourer de personnes en qui on a confiance.

Lorsque je lui ai demandé s’il y avait un sujet à propos duquel elle préférerait s’informer à partir de L’ABC des filles, une participante a répondu :

« Peut-être l’avortement. Si j’ai une amie qui veut se faire avorter ben là, elle va aller voir sur internet, ben moi je vais peut-être aller voir là-dedans pour savoir, tsé, qu’est-ce qui faut que je sache. »

Cela met de l’avant l’importance que les livres mis à la disposition des adolescentes contiennent des informations complètes, justes et exemptes de jugements moraux.

C’est justement pour cela qu’il est important d’analyser de manière critique et féministe la littérature jeunesse. Parce que les filles (et les garçons) se tournent vers elle pour trouver des réponses à leurs questions. Elles savent très bien que les informations trouvées sur Internet ne sont pas nécessairement exactes.

« Ben internet, tout le monde peut écrire n’importe quoi là-dessus pis, je sais pas, c’est souvent des mensonges. Sur internet, t’es juste pas sûre. »

Cependant, les livres ont encore cette aura de vérité.

« Les livres, c’est quand même révisé, pis ben tu sais que ça va être lu par plusieurs personnes, je suppose qu’il vérifie tout le temps leurs informations, pis ils mettent aussi leurs sources à la fin… […] Y’a plusieurs personnes qui l’a lu, fait que je suppose que si ça a été imprimé, ça a passé par l’accord de plusieurs personnes. »

Et je ne crois pas qu’on puisse blâmer uniquement l’âge et le manque d’expériences de vie des adolescentes pour cette plus grande confiance accordée aux livres. Une participante m’a d’ailleurs dit que, selon elle, même les livres ne sont pas nécessairement des sources fiables d’informations,

« parce que tout est changé par une personne, parce que tout le monde a sa manière différente de le voir. Tsé même les nouvelles sont filtrées par plein de choses pis ils montrent vraiment ce qu’ils veulent montrer. »

Comme adulte, nous nous attendons à ce que les informations qu’on nous présente dans les livres soient vérifiées et que les auteurs soient transparents par rapport à leur position et leurs biais. Mais quand prenons-nous vraiment la peine de vérifier la véracité des informations que nous lisons? Avouons-le : rarement, à moins que quelque chose semble clocher. Et c’est en plein ce qu’ont fait les filles que j’ai rencontrées.

Je suis tout à fait d’accord avec les critiques qui ont récemment surgit au sujet du Dico des filles (la plus complète selon moi étant celle-ci). Ce livre contient une grande quantité de stéréotypes et de propos rétrogrades, anti-choix, homophobes et j’en passe. J’ai aussi lu en entier le Manuel d’autodéfense féministe, qui fait partie de la collection de L’Encyclo des filles. C’est une horreur! Il contient davantage de conseils maquillage pour avoir le look d’une féministe (?!) et d’informations très utiles comme que les garçons sont un peu comme des loups dans le fond et que si on porte une jupe trop courte, ils ne pourront pas se retenir (merci pour le slut shaming) que de réelles informations sur les mouvements féministes.

Il est nécessaire de faire une mise au point : L’ABC des filles (le livre que j’ai utilisé dans le cadre de ma recherche) se distingue de ses cousins français, Le Dico des filles et L’Encyclo des filles. Quand on me demande si je recommanderais son achat, je dis : Pourquoi pas?

On peut considérer que l’appellation « pour filles » en soi cause problème. De mon côté, mon opinion à ce sujet n’est pas encore fixée. Je crois que les espaces non-mixtes sont nécessaires dans une société inégalitaire et peuvent permettre de déconstruire les modèles et les discours dominants et de créer d’autres avenues. Cependant, les produits explicitement destinés aux filles (ou aux garçons) dans la culture populaire ont tendance à renforcer les stéréotypes et la binarisation féminin/masculin. Il faut extrêmement de doigté pour créer un produit pour filles qui n’est pas prescriptif ou normatif, mais qui représente différentes réalités à travers lesquelles les filles pourront se reconnaître. De plus, l’étiquette « pour fille » pourrait éloigner les jeunes trans ou créatifs dans le genre.

Dans L’ABC des filles, certains éléments m’ont fait sourciller. Malgré un article sur l’homosexualité somme toute correct, je dois souligner l’hétérosexisme omniprésent (votre « première fois » sera avec « votre petit ami », vous aurez le cœur brisé à cause d’un garçon, etc.). De plus, si vous voulez rire un coup, l’article sur l’égalité et ses références sur le communisme, sorties de nulle part, valent le détour. Et que dire de ces dessins de filles filiformes à l’extrême, toutes identiques, qui ornent aléatoirement les articles, détonnant ainsi avec les messages d’acceptation de soi (ces dessins sont de moins en moins nombreux au fil des éditions, heureusement!).

Le livre contient bon nombre de conseils sur les relations avec les ami-es et la famille et insiste beaucoup sur l’importance d’apprendre à se connaître, d’essayer de nouvelles choses et de profiter de la vie. Comme plusieurs filles que j’ai rencontrées m’ont dit, ce sont des suggestions, c’est à prendre ou à laisser.

Tout n’est pas noir ou blanc. Je suis d’avis qu’il est nécessaire de critiquer les livres qui présentent des contenus problématiques et surtout, d’éviter qu’ils se retrouvent sur les tablettes des bibliothèques scolaires ou d’encourager les éditeurs en achetant ces livres. Il faut s’assurer que des livres de qualité soient offerts aux filles, particulièrement en ce qui concerne l’éducation sexuelle. Mais surtout, il faut faire confiance aux filles, à leur sens critique et à leur jugement. Il faut entretenir le dialogue avec elles, leur proposer plus d’une source d’informations, leur demander ce qu’elles pensent leurs lectures, les consulter quand on souhaite produire du contenu pour elles et encore plus, quand on parle d’elles. Je vous assure, elles vous surprendront!

Ce projet de recherche a probablement émergé parce que j’ai été une lectrice assidue de la revue Filles d’aujourd’hui (et que j’aurais probablement adoré les dicos pour filles), ce qui ne m’a pas empêchée d’être une adolescente critique et allumée et de devenir une étudiante et une militante féministe. Pour en savoir plus, vous pouvez lire ce texte (#alerteautoplogue) ou encore m’envoyer des encouragements pour que je dépose finalement ce mémoire, avant décembre si possible. Toute pensée positive sera appréciée.

DES SUGGESTIONS DE RESSOURCES ALTERNATIVES

Éducation sexuelle par et pour les jeunes :

Autres sources d’informations pour ados (et pour tout le monde, en fait)

Et pour finir, un livre gratuit à télécharger, pour les petit-es, par Elise Gravel.

(Si vous avez d’autres suggestions, partagez-les dans les commentaires!)

5 Comments

  • D'Jinny F
    5 septembre 2014

    Je suis absolument d’accord, mais je n’arrive pas à oublier que plusieurs jeunes filles n’ont pas la même éducation, sens critique, force de caractère ou vivent des situations les rendant extrêmement vulnérables à être manipulées…

    Déformation professionnelle, peut-être… Ce n’est pas une majorité, j’espère bien!!! Mais même à une jeune fille sur 200, ça fait une clientèle significative à soutenir et à considérer aussi!!!

    Je sens que c’est ce que votre article préconise, mais j’ai lu un bon nombre de commentaires qui semblait vouloir faire taire toutes critiques « nos filles sont pas épaisses, arrêtez-donc de chialer sur toute »… Je suis de cet avis, comme mentionné plus haut que la critique et le réflexion communautaire est essentielle au déveoppement d’ouvrages de qualité!!

    Je tiens à souligner spécialement votre conclusion, parce que lorsque vous proposez, ou renforcez l’idée de consulter les filles (les jeunes) pour créer des références pour elles et sur elle, cela suggère une belle ouverture à la communication. Une manière moins directive et plus coopérative d’accompagner nos enfants à s’impliquer dans leur propre futur!

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  • Marc-André Audet
    5 septembre 2014

    Bonjour.

    Merci pour cette analyse très bien faite et intelligente. Nous allons tenir compte de vos critiques et commentaires lors de la rédaction du prochain ABC des filles, qui est un outil vivant et annuellement mis à jour.

    Depuis 2011, L’ABC a déjà beaucoup évolué. Notez par exemple que les « dessins de filles filiformes » n’apparaissent plus dans l’ABC des filles depuis 2 ans, et ont été remplacés par des illustrations plus réalistes. Nous avons également à coeur de publier chaque année, dans la section magazine, un témoignage d’une jeune fille gaie ou bisexuelle afin de sensibiliser nos lectrices à cette réalité.

    Nous aimerions beaucoup prendre connaissance de votre mémoire final. Est-ce possible de communiquer avec vous à cet effet?

    Cordialement,

    Marc-André Audet, éditeur et fondateur des Éditions Les Malins (et grand frère de l’auteure Catherine Girard-Audet)

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  • Marie-Pier
    8 septembre 2014

    Je recommande aussi l’excellent site web d’éducation sexuelle pour ados « Scarleteen », avec un background féministe! http://www.scarleteen.com/

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