Appelle-moi Féministe radicale si ça t’aide à mieux dormir

Je me suis toujours considérée comme une féministe. Mais t’sais, une féministe «sensée» là, pas les folles furieuses enragées qui brûlent des brassières.

Je me disais : faut quand même pas capoter pour rien. Le féminisme a été super utile pour les femmes quand leurs droits étaient brimés et il doit continuer d’exister parce que les droits des femmes sont encore brimés à certains endroits dans le monde. Mais t’sais, au Québec, on est bien. Les féministes d’ici cherchent vraiment des poux.

Évidemment, je ne connaissais aucune de ces têtes d’affiche féministe, je n’avais écouté aucun de leurs discours ni lu aucun de leurs textes. Mais j’y allais avec le discours normatif : c’est bien d’avoir des idéaux et de les défendre, mais il ne faut pas non plus chercher à tout chambouler. On fait chacun notre part et on laisse un peu les autres tranquilles. La liberté des uns s’arrête là où celles des autres commencent. Etc.

Je suis une tête forte et je me suis toujours considérée comme une femme forte, me disant que si j’en étais capable, c’était parce que j’avais de la volonté et donc que les autres femmes qui se laissaient marcher sur les pieds avaient juste à se mettre debout et à ne pas laisser les autres leur marcher sur les pieds. Que c’était pas plus compliqué que ça. Je me suis confortée comme ça pendant très longtemps. 25 ans exactement.

Et puis, j’ai rencontré mon ex. Le premier gars dans ma vie qui en imposait plus que moi. Le premier à être capable de me faire douter de mes convictions profondes parce qu’il parlait plus fort, qu’il semblait encore plus sûr de lui que je l’étais de moi-même.

Mon ex a commencé à me faire réaliser que mon comportement social n’était pas approprié, et qu’en ce sens, il était un manque de respect autant pour mon conjoint que pour moi-même. J’agissais comme une guidoune. Comme une célibataire qui se câlisse des sentiments de son amoureux et qui entretient le feu de tous les hommes autour parce qu’elle n’a pas assez confiance en elle et que ça la rassure de savoir qu’elle a un line up au cas où ça chierait avec son chum.

Il n’a pas eu besoin de travailler très fort pour arriver à me convaincre de tout ça. Je me suis sentie comme une merde et j’ai accepté de changer. J’ai fait le ménage dans mes amis Facebook, j’ai supprimé mes albums photos, je me suis retenue d’être aussi chaleureuse et tactile avec les hommes, j’ai arrêté de faire des jokes de cul ou de parler de ma sexualité ouvertement pour ne pas exciter les gars ou leur faire croire qu’ils avaient une chance avec moi ou que j’étais une fille facile, j’ai fait semblant que j’avais de la pudeur face à ma nudité, j’ai accepté de me changer seulement dans une pièce dont les rideaux étaient tirés, de fermer la porte quand j’allais aux toilettes, j’ai accepté l’idée que je ne pourrais plus partir avec camping avec mon ami d’enfance parce que ça se fait pas de dormir dans la même tente qu’un gars quand t’es en couple, j’ai même accepté d’arrêter de me masturber et de préserver mes envies sexuelles pour mon chum exclusivement.

Mais c’était pas assez. Pour être une bonne blonde, fallait aussi que je rende des comptes, parce que c’est ça qu’on fait dans un couple normal. Mais il fallait surtout que je dise AVANT de faire quelque chose que j’avais l’intention de le faire, sinon, ça revient à se câlisser de l’autre et à le mettre devant le fait accompli. Au final, fallait que je lui demande la permission pour voir mes amis, pour faire des activités. Il ne me disait jamais vraiment non. Mais il me faisait sentir tellement cheap que je m’empêchais de faire ce que je voulais par moi-même quand il n’avait pas envie de le faire avec moi.

Mon ex me répétait toujours que j’étais pas normale, que personne ne pensait comme moi, que je n’avais pas de valeur. Ça me fâchait, quand il me disait ça. Je me disais : la normalité, ça existe pas. On est deux dans notre couple. Que le reste de la planète pense comme toi ou moi, on s’en fiche ; l’important c’est qu’on soit bien tous les deux. Mais ça me tournait dans la tête. Je me disais, c’est vrai que je suis différente. Faudra bien un jour que je finisse par m’adapter.

Quand il m’a traitée de pute en public, parce que j’avais laissé son ami me donner un bec sur la bouche, ses meilleurs amis ont trouvé ça justifié parce que j’avais été «choquante». Quand j’ai fini par raconter toute mon histoire en cour, une fois que la violence psychologique que mon ex me faisait subir  se soit transformée en violence physique, ils étaient là, ses meilleurs amis, assis auprès de lui, à le soutenir, le pauvre.

Parce qu’évidement, c’était moi la folle. La fille malsaine qui ne sait pas être en couple. La fille à qui mon ex avait donné une chance et envers laquelle il avait été patient jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, qu’il me laisse, et que je me venge de lui en inventant toute cette histoire de violence physique.

Et même si j’ai passé des mois à me tenir debout contre lui, à lui faire part de mon malaise face à ses comportements agressifs, à son mépris, à lui intimer de me traiter avec respect, n’en demeure pas moins que pendant les huit mois où il a fait partie de ma vie, il a réussi à faire entrer dans ma tête une voix culpabilisatrice qui ne s’est pas évanouie d’elle-même lorsque je l’ai quitté et qui a continué de faire écho encore longtemps et jusqu’à tout récemment. Et j’ai peut-être su pour la première fois, pendant ces longs mois pénibles, c’était quoi être une femme au Québec aujourd’hui.

Parce que le discours que me tenait mon ex et qu’il m’a entré dans la tête de force pendant des mois, c’est le même discours que celui qui ne sera jamais prononcé de vive voix publiquement, mais qui est cautionné par presque tout le monde et qu’on prend en référence dans nos sphères privées. La femme est responsable du mal qu’on lui fait. Ce mal est justifié, parce qu’elle est foncièrement provocatrice. La femme a besoin de l’homme pour comprendre la vie, parce qu’elle est folle, trop émotive et n’est pas consciente de la réalité.

Si mon ex a eu autant de facilité à me faire changer, à me faire douter de moi et à me faire sentir coupable, c’était parce que son discours, j’en entendais les échos depuis ma naissance. Il avait raison, lorsqu’il disait que je n’étais pas « normale ». Il avait raison, lorsqu’il disait que les gens ne pensaient pas comme moi. Et s’il n’avait jamais levé la main sur moi, j’aurais probablement continué de le laisser prendre de l’emprise sur moi et de contrôler mes faits et gestes, pour au final le laisser même contrôler mon esprit.

Et c’est ça qui se produit, au Québec. La société ne lève pas la main sur la Femme. On ne lui fait pas de mal, on ne brime pas ses droits. Pas directement. Ça se fait insidieusement. Ça se fait dans les non-dits, dans les conventions, dans les normes (elle peut faire ce qu’elle veut, mais il y aura des conséquences), dans les jokes poches d’humoristes grossiers, dans les textes subtils de chroniqueurs ferrés. Et quand on décide de voir enfin tous ces mécanismes insidieux, souvent après en avoir été victime à plus grande échelle, c’est là qu’on réalise que le problème est beaucoup plus grave qu’il n’y parait.

Je trouve ça grave, moi, de savoir que mon ex, le jour de son jugement, était accompagné de sa nouvelle blonde de 15 ans sa cadette. Je trouve ça grave de me dire que malgré tous les signaux d’alarme pourtant évidents, que moi non plus je n’avais pas vus lorsque j’étais à sa place, elle demeure persuadée que la mal qu’il lui fait est justifié et que c’est elle qui a tort, mais qu’elle pourra comprendre, mieux que moi, qui me suis bornée et suis demeurée folle.

Je trouve ça grave, moi, de savoir que l’ex qu’il a eu avant moi, qu’il a déjà trainée par la jambe dans un bed and breakfast pour la forcer à prendre un bain avec lui alors qu’elle n’en avait pas envie, se souvienne plus facilement de ses preuves d’amour, de sa supposée patience et de sa générosité calculée, que des horreurs qu’elle a subies, ce qui envenime son sentiment de culpabilité, toujours présent malgré les années qui se sont écoulées, qui lui fait dire qu’elle aussi, elle lui a fait beaucoup de mal.

Je trouve ça grave, moi, qu’une de mes amies qui s’est fait violée me dise que c’était de sa faute parce qu’elle n’avait pas compris que dans le pays où elle était en voyage, accompagner un gars à faire une promenade sur la plage, c’est consentir à coucher avec lui.

Je trouve ça grave, moi, que ces gars-là s’en sortent avec l’appui de la société, même quand y’en a une qui se fâche et fini par les dénoncer. Parce qu’au final, mon ex a été acquitté des trois chefs d’accusation qui pesaient contre lui, et c’est lui que nos connaissances communes ont décidé de soutenir.

Mon histoire m’a fait m’ouvrir les yeux sur tout le chemin qu’on n’a pas encore fait pour le respect de la femme et que, contrairement à ce que j’ai déjà pensé, les femmes ne peuvent pas faire seules avec un peu de volonté.

Dans la poursuite criminelle qu’a subi mon ex, la procureure était une femme, l’avocate de la défense était une femme, la juge était une femme. Elles avaient devant les yeux un homme violent qui s’est rendu coupable aux yeux de la loi de plusieurs crimes à de nombreuses reprises. Et ces trois femmes en avaient conscience. L’avocate de la défense et de la couronne ont lu le rapport de l’enquêteur mentionnant qu’il avait été arrêté trois fois en tout pour voies de fait à l’encontre de trois différentes personnes, deux conjointes et un beau-frère. La juge, elle, a admis avoir cru mon témoignage.

Mais ces trois femmes avaient poings et mains liés à leur devoir respectif : l’avocate de la couronne ne pouvait pas causer préjudice à mon ex en mentionnant ses arrestations précédentes, ni en relevant son caractère violent qui n’est en soi pas criminel. L’avocate de la défense devait prétendre croire la version de son client et tout faire pour lui éviter une condamnation, quitte à saboter la justice sociale. Et la juge, elle, devait s’assurer hors de tout doute raisonnable qu’il était coupable. Et le témoignage assuré d’un accusé manipulateur, même s’il contredit des preuves circonstancielles et le témoignage crédible de sa victime, constitue un doute plus que raisonnable aux yeux de notre système de justice.

Je suis certaine que ces trois femmes avaient la conviction intime que mon ex était coupable, mais elles n’ont pas eu le droit de l’affirmer. Moi non plus, qui n’en suis pas seulement convaincue, mais qui le sais, je n’ai pas le droit de l’affirmer. Je n’ai pas le droit d’écrire ici que [insérer le nom de mon ex] est un homme violent, qu’il m’a malmenée psychologiquement et physiquement. Parce que c’est moi qui serais alors accusée de diffamation. Et c’est lui qui gagnerait. C’est comme ça qu’elle fonctionne, notre société. Un homme peut frapper ou violer une femme en étant à peu près certain qu’il s’en sortira. Mais une femme ne peut pas dénoncer publiquement un homme qui lui a fait du mal, parce qu’elle ne s’en sortira pas.

L’homme frappe la femme en privé ; la femme doit dénoncer l’homme en privé. Faut pas que ça se passe sous le regard des autres. Faut surtout pas que ça se sache. Faut surtout pas que les gens se rendent compte que la violence conjugale est un phénomène non pas rarissime et qui n’arrive qu’aux autres, mais qu’il est répandu. Faut surtout pas que les gens prennent conscience qu’une femme sur trois sera victime d’agression sexuelle au cours de sa vie.

Ce sont trois femmes qui ont échoué à me rendre justice. Ce sont trois femmes qui ont laissé s’en sortir sans même une tape sur les doigts un criminel récidiviste. Ce sont trois femmes qui, sans doute de bonne foi, ont été dans l’impossibilité de faire leur devoir moral – me rendre justice et assurer la protection des autres femmes qui auront le malheur de croiser sa route – à cause du devoir civil qu’on leur impose.

Ce n’est pas après les femmes ou les hommes, que j’en ai. Pour moi, on n’a pas affaire à un combat de sexes. Mais à un combat de genres, oui. C’est après le patriarcat que j’en ai, lui qui régit notre société, qui empêche par son existence l’émancipation des femmes et dont tous, hommes comme femmes, en acceptant de se plier à ses règles, en sommes complices.

Alors si de ne pas vouloir en être complice, de réaliser que son fonctionnement est malsain et que de l’accepter servilement est un manque de respect envers les principes moraux de justice et les valeurs d’égalité, si de considérer que d’autres voies que les voies officielles sont légitimes pour se faire justice, puisque les voies officielles échouent à le faire, si l’envie de crier sa colère et son ras-le-bol de se faire dire quoi, quand et comment bien faire les choses alors que la société qui impose cette dictature n’est pas foutue de les faire bien elle-même, si de dénoncer l’hypocrisie des uns et l’aveuglement des autres, de refuser de fermer les yeux sur ce qui est immonde mais considéré comme banal, si de vouloir changer la perception depuis trop longtemps erronée des hommes et des femmes face à leur statut et leur rôle social qu’on a défini pour eux, si tout ça fait de moi une féministe frustrée, enragée, ou radicale, eh bien j’en suis fièrement une.

Et si ça t’aide à mieux dormir de me coller cette étiquette, si ça te permet de tracer une ligne entre toi et moi, entre le «nous» et le «elles», si ça te rassure de penser que je suis en marge de la société et que tu es normal (comme mon ex), et que dans la vie, il faut respecter les normes parce qu’elles ne sont pas imposées sans raison, qu’elles le sont parce que c’est ce qui fonctionne le mieux (bien sûr, les normes ne sont pas faites pour être changées et ne l’ont jamais été, et de tels discours n’ont jamais été tenus auparavant dans une vision apocalyptique où le fait de chambouler des valeurs et des normes sociales viendraient détruire tout semblant de fonctionnement social), si ça te permet de fermer les yeux sur des problématiques et leurs conséquences et que ça te donne bonne conscience de surtout ne rien changer et ne rien remettre en question, eh bien tu peux me coller cette étiquette.

Si tu es une femme, tu comprendras peut-être le jour où, comme moi, tu vivras une injustice qui t’ouvrira les yeux. Si tu es un homme, peut-être que tu comprendras le jour où tu réaliseras à quel point il t’est facile de faire subir une injustice.

Je ne peux pas vraiment t’en vouloir. Il y a un an, j’étais à ta place.

-Lilium

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