De l’inclusion à l’intrusion

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Crédit photo : CIRFF 2015

J’ai consacré ma dernière semaine du mois d’août au septième Congrès international des recherches féministes dans la francophonie (CIRFF), avec la mission personnelle de rendre compte de l’évènement par le présent billet. Il faut me pardonner ce dessein naïf, je ne suis pas habituée aux manifestations féministes d’une telle envergure. À mon plus grand bonheur, j’ai découvert une panoplie de perspectives inimaginables pour moi avant ce jour : les littératures féministes ou féminines; les représentations culturelles et sociales des personnes transsexuelles; les croisements problématiques entre les terrains d’intervention des féministes et ceux d’autres groupes en quête d’équité; la question de la féminité chez les femmes sans enfant; les effets de filiation, d’héritage et de transmission qui se dégagent des écritures intimes d’intellectuelles, autrefois reléguées au domaine du privé (Jeanne Lapointe, Judith Jasmin); les enjeux de la démocratisation de la parole qui surgissent à l’ère des réseaux sociaux et du numérique; ainsi que la « pensée straight » de Monique Wittig et ses échos contemporains. L’évènement a été un brassage d’idées, de théories, d’illustrations, de revendications, dont la richesse et l’éclectisme rendent à peu près impossible mon entreprise synthétique. En général, il ne s’agissait pas de déterminer un féminisme à adopter aux dépens d’un autre, mais bien plutôt d’interroger les féminismes existants, ceux à créer, à approfondir ou à corriger. Nous étions plongés dans ce que Lori Saint-Martin identifie comme les pensées « post- » (postféminisme, postmodernisme, postcolonialisme), par lesquelles sont valorisés « l’indécidable, l’ouverture et la polysémie [1] ». Le climat d’ouverture qui régnait au CIRFF permettait de ne pas réduire de manière autoritaire la conception du féminisme à quelques voix plus fortes ou plus visibles, évitant ainsi de réengendrer une validation des savoirs par un ordre normatif hérité d’une tradition patriarcale (pour résumer grossièrement l’enjeu). Il s’agit sans doute de la plus grande réussite des actrices et acteurs de cette manifestation.

C’est donc avec beaucoup d’hésitation que je partage mon coup de gueule, puisqu’il fixera une représentation de l’évènement bien éloignée de son véritable reflet. Or, il se trouve encore de brillants chercheurs pour abuser de cette bienveillante et délicate ouverture d’esprit afin de faire valoir des travaux personnels qui ne s’intéressent pas du tout au sujet. J’en ai rencontré un lors du colloque « Nouvelles perspectives en études féministes. Littérature, cinéma et théâtre ». Je choisis de taire son nom pour qu’il ne profite pas davantage du luxe d’une tribune féministe. Ce doctorant a osé aborder des œuvres écrites par des hommes blancs bourgeois européens et mobiliser des psychanalystes de la même graine pour avancer une relecture « géocritique » des œuvres littéraires à travers le déploiement spatial du récit. Il nous invitait à considérer cette approche comme pertinente dans une perspective féministe. C’est après plus d’une dizaine de minutes que ce terme, « féminisme », nous a été lancé au visage pour la première fois, comme un jeune fruit à replacer dans l’arbre de la « Grande Théorie » afin de mûrir mieux. Même s’il lui restait encore huit minutes pour développer son point, il a opté pour l’étayage de sa théorie, sans prendre la peine de la lier avec le féminisme. Le doctorant qui présentait était apparemment brillant. Pourtant, ses interventions n’apportaient jamais d’eau au moulin des littératures féministes ou féminines et ne soulignaient que les failles des uns ou la discordance de ses interprétations avec celles des autres. Aucun de ses commentaires ne rachetait son intrusion au CIRFF. J’aurais aimé lui enlever son masque de sympathisant à la cause pour relever l’imposture du sourire dénigrant qui se cachait derrière son flattage intellectuel. Tout ça pour dire que le mot a été évoqué, « féminisme », et que l’homme blanc européen a continué de le contourner en se croyant protégé par son masque. Puisqu’il l’a dit, le mot, c’est comme s’il en avait parlé, non?

Le plus formateur pour moi dans cette expérience a été la remarquable réaction de l’auditoire, qui est resté passif et courtois avec ce doctorant. Je ressentais moi-même un profond malaise à l’idée de lui faire goûter à sa propre sauce en lui posant la question qui brûlait les lèvres de plusieurs : pouvez-vous développer le lien qui existe entre l’approche proposée et la riche thématique du colloque? Je salue d’ailleurs le discernement dont a fait preuve l’assemblée, qui a choisi de lui servir du silence afin que se taise le vacarme qu’il venait de produire. Veuillez m’excuser de vous faire entendre l’écho de ce bruit, mais j’espère qu’on percevra mon témoignage comme un éloge du silence offert aux individus opportunistes qui profitent de l’ouverture bienveillante des chercheurs pour s’exposer narcissiquement.

La majeure partie des intervenantes et intervenants que j’ai pu entendre la semaine dernière avaient le courage de nommer et de mobiliser des concepts qui méritent l’attention des féministes, même si leur existence relève souvent d’une construction réductrice. Ensemble, ces personnes ont créé une mosaïque aux multiples formes et couleurs, fissurée en quelques endroits, mais qui se tient encore. Les fissures n’appellent pas à l’intrusion opportuniste. Le chercheur dont il est question dans ce billet a tenté de s’introduire dans l’œuvre sans risquer de s’y coller. Personne n’a fourni l’effort de l’exclure, ce qui aurait redéfini la mosaïque en fonction d’un rejet à expliquer de manière autoritaire. L’intrus a simplement glissé du lot et se perdra sans doute, je l’espère, dans le silence.

 

[1] Lori Saint-Martin, Rosemarie Fournier-Guillemette et Mona Ladouceur (dir.), Les pensées « post- ». Féminismes, genres et narration, Montréal, Presses de l’Université du Québec (figura : 26), 2011, p. 10.

3 Comments

  • Le voyageur
    27 septembre 2015

    Trop cute la photo de chat et raton!

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  • Ariane
    8 octobre 2015

    J’étais là, et cette communication m’a profondément heurtée. Avec d’autres participantes, nous nous sommes demandé s’il fallait répondre à ce doctorant (qui a d’ailleurs profité d’une deuxième tribune dans un autre colloque du congrès). Nous ne l’avons pas fait et nous nous sommes senties coupables, comme si c’est nous qui avions mal agi quelque part. Ce billet me laisse croire que nous avons peut-être bien fait, que le silence est parfois aussi puissant que les indignations sonores 😉

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  • Véronique
    25 octobre 2015

    Je trouve que vous écrivez drôlement bien, bravo pour ce billet. Pour ma part, comme tout comportement répréhensible, le fait de ne rien dire entérine en quelque sorte le propos. La non-action est une action en soit. Je crois que cette personne doit être mise devant le fait que son auditoire n’est pas dupe et que, bien que fort de tous ses diplômes, son intellect ne surpasse pas celui des gens a qui il s’adresse. Ça prend beaucoup plus de courage de le confronter que de ne rien dire et au moins, en bout de ligne, vous aurez la satisfaction d’avoir agit selon vos convictions et dans l’intérêt général.

    Pour Ariane, vous mentionnez que le silence est parfois aussi puissant que les indignations sonores, avez-vous des exemples? Tous les exemples qui me viennent de progrès féministes ont passés par des indignations sonores.

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