Une Femme à Berlin, une œuvre féministe avant-gardiste

Durant la deuxième guerre mondiale en 1945, l’Allemagne, désertée par ses hommes, fut attaquée par l’armée russe.  

Martha Hillers, femme allemande et journaliste de formation qui avait étudié à Paris, se trouvait à Berlin au moment de l’entrée des russes. Du 20 Avril au 22 juin 1945, elle tient un journal  intime et note tout ce qu’elle a pu observer autour d’elle en ce temps de guerre : la faim, l’humiliation, la misère d’un quotidien chaotique et surtout l’éternel sort réservé aux femmes en contexte de guerre : les agressions sexuelles collectives.

On estime à deux millions le nombre d’allemandes qui furent violées. Une épidémie de viol passée sous silence à cause de l’héritage nazi.

La publication du journal intime de Hillers ne se fera qu’en 2003 à titre posthume. Une adaptation théâtrale a été conçue par la metteure en scène Brigitte Haentjens réalisant par la même occasion un magnifique travail de rétablissement de la mémoire collective.

L’émotion à l’état brut

La pièce est sans décor, ce qui laisse au texte toute sa puissance. Elle est, tout au long, ponctuée de retentissement des bombardements causés par les frappes russes.  

Bien que ce soit la parole d’une seule protagoniste, elle est portée par quatre voix qui instaurent du rythme au récit, Évelyne de la Chenelière, Louise Laprade, Évelyne Rompré et Sophie Desmarais. Les quatre femmes forment et habitent collectivement un même corps, tantôt s’entremêlant, tantôt s’éloignant. La puissance du jeu des interprètes incorpore aussi une dimension organique à l’œuvre.

Il en ressort un récit acerbe et poignant où sont mises en lumière les horreurs qu’ont fait subir les soldats russes aux femmes berlinoises. La protagoniste  n’y a pas échappé. Elle  subit maintes agressions sexuelles, puis fait le choix le moins douloureux : se faire violer par un seul homme, un militaire gradé. En échange celui-ci lui assure de la nourriture et la garde à l’abri des autres « loups ».

Une culture du viol dépeinte avant l’heure

Il serait réducteur de voir en ce récit un simple journal intime d’une femme vivant en temps de guerre. Le texte de Martha Hillers est avant-gardiste parce qu’il dépeint la culture du viol bien avant son émergence dans le discours féministe contemporain. Non seulement y sont exposés les viols à répétition qu’ont subi les femmes, mais sont également pointés les discours qui contribuent au foisonnement de la culture du viol ; notamment quand Grech, l’amoureux de la protagoniste, la traita de « chienne» quand il apprit, à son retour de la guerre, qu’elle s’est faite violée par les soldats russes.  

Dans Une Femme à Berlin, le corps des femmes est abordé comme un lieu d’extension de la culture guerrière, où toute atrocité est permise et encouragée. Guerres, viols, agressions et chaos font partie de la même toile de fond qui entraine une « défaite de la virilité ».

C’est donc tout le dispositif patriarcal  et les pratiques de domination inhérentes à nos constructions sociétales que Martha Hillers révèle et critique en qualifiant notamment les gardiens de l’ordre établi, les hommes, de « sexe faible ».

Ainsi, dans une conjoncture internationale hostile aux femmes et propice aux agressions sexuelles : persistance de viols collectifs dans plusieurs pays, la barbarie de l’état islamique ou encore les propos, s’apparentant à la culture du viol, tenus par un candidat à l’élection présidentielle de la première puissance mondiale ; l’adaptation théâtrale du livre de Martha Hillers a toute sa place et demeure d’une pertinence absolue.

Une femme à Berlin est présentée à l’espace GO du 25 octobre au 19 novembre 2016.

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