Je ressens le besoin de partager l’expérience que j’ai vécue dernièrement, parce que j’explose devant l’indifférence des gens face au harcèlement.

Devant un bar, dehors, dans le village, plus ou moins 11 heures le soir, une amie m’accroche et me demande de l’aider à se sortir d’une situation où un homme est très envahissant et ne semble pas comprendre qu’elle souhaite qu’il la laisse tranquille. J’amène l’amie à l’écart, prétextant devoir lui parler. J’ignore pourquoi, mais on utilise souvent des approches subtiles pour se sortir d’une situation envahissante et contraignante.

L’homme nous suit. Je lui demande poliment de nous laisser tranquilles. Il reste. Il s’avance encore. Je lui redemande encore une fois, plus fermement cette fois, (comme si une fois n’était pas suffisante) de s’il vous plaît, bien nous laisser tranquilles, qu’on ne souhaite pas être importunées. Il ne bouge pas, alors je répète ma demande. Il tient des propos sexualisant envers nous, s’approche toujours de plus en plus, enlace mon amie qui n’est visiblement pas confortable mais se dit que peut-être, lui donner un peu, permettra qu’il s’en aille. Faux. Lui donner un peu confirme sa place et que son insistance a donné des résultats.

Je hausse le ton, en disant qu’on lui a clairement demandé de nous laisser tranquilles, qu’on ne veut pas être importunées, de bien nous laisser tranquille. Il est 23h, Ste-Cath est bondée de gens qui passent à côté de nous, nous regardent, constatent la situation, et continuent leur chemin.

Le mec continue de tenir ses propos qui illustrent ses fantasmes à notre égard. Propos non sollicités, qui me dégoûtent de plus en plus, à force de les entendre depuis des années, d’homme en homme.

Rationnelle devant ma propre escalade des moyens que j’entreprenais afin que ma voix soit entendue, je me dis que ça n’a juste aucun sens que je doive non seulement être rendue à presque crier sur la rue pour que cet homme nous laisse tranquilles, mais aussi que personne n’intervienne.

Ok, nous étions deux contre un, ok on aurait pu rentrer dans le bar et demander de l’aide. Le monde est-il rendu individualiste et indifférent à ce point qu’il ne fait que passer devant des gens en situation de harcèlement? Oui.

Alors, plus en colère contre l’indifférence des gens que contre l’homme qui ne décolle pas, je repousse l’homme et je lui crie de nous laisser tranquilles, qu’on ne veut rien savoir de lui, qu’il nous dérange. Dans l’espoir de peut-être attirer l’attention des gens, je lui dis, toujours en criant, ‘est-ce qu’il faut que j’aille chercher des policiers pour que tu nous calice la paix?!’. C’est étrange que cet évènement me dérange autant, que je pense alors que je vis cette situation, presque déconnectée de moi, trop rationnelle.

Car combien de fois je me suis fait sexualiser contre mon gré, toucher contre mon gré, poursuivre dans un bar par un homme qui réclamait un trip a trois lui étant soi-disant ‘dû’, ou alors que j’ai choisi de céder à une relation sexuelle à contrecœur parce que c’était plus ‘facile’ que de risquer de dire non une fois de plus et d’être forcée. Mon corps ne m’appartient plus depuis longtemps déjà, et mon âme a réussi à se déconnecter de ces micro-agressions qui font presque partie du quotidien depuis que j’ai 14 ans.

Ce qui m’a brisée ce soir-là, c’est l’indifférence des gens qui passaient à côté de nous, regardaient, entendaient, mais préféraient ne pas écouter.

J’avais plus envie que ce mec-là finisse dans un char de police, question de scrapper sa soirée, que d’aller chercher un bouncer. Alors c’est ce qu’on a fait. J’épargne le bout où les policiers avaient l’air blasés devant notre demande, mais ils sont finalement revenus devant le bar. Le mec était toujours là, harcelant une autre fille.

Un ami se tenait à côté d’elle, et nous a fait des tumbs up quand il a vu les policiers. La fille nous a lancé un regard soulagé. Pendant que les policiers s’occupaient du gars en question, je demande à l’ami de la fille pourquoi il n’est pas intervenu pour l’aider. Sa réponse : il tentait de comprendre les raisons pour lesquelles l’homme ne voulait pas laisser la fille tranquille.

Alors on est rendu là. Indifférents devant le harcèlement sexuel qui se passe devant nos yeux, ou on tente de comprendre pourquoi un homme continue de s’acharner, alors que le non-verbal et le verbal hurlent ‘non, laisse-moi tranquille’.

Et après ça, on se demande pourquoi on est enragées, et qu’on s’indigne devant le sexisme ordinaire et la culture du viol.

Parce qu’en tant que femme, on ne te laisse vraiment jamais tranquille.

Lysa Janelle