Pour Simone de Beauvoir, la maternité était aliénante. Je suis en train de lire le Deuxième sexe (lecture oh combien difficile, il faut bien le dire, Ainsi soit-elle de Benoîte Groult est bien plus facile d’accès) et l’idée de maternité aliénante fait sens pour moi, même si c’est presque inconcevable de le dire quand on est mère, c’est comme si on reniait ses enfants.

Ayant eu la révélation féministe très récemment (j’en parlerai dans un autre article), je suis décidée à m’impliquer pour la cause. D’abord inquiète, comme la plupart des femmes occidentales, de libérer les femmes du sud, je voulais créer un groupe de femmes immigrantes. Et puis, à discuter avec une copine centrafricaine, une copine libanaise qui porte le voile, je me rends compte qu’elles n’ont pas plus besoin d’être libérées que les femmes françaises ou québécoises. Alors mon prochain projet sera… un souper de filles!

J’ai eu ma première intuition du féminisme en lisant le roman Ta maison est en feu de Margaret Laurence en 2012, lors de mon burn-out parental.  Troisième tome de la trilogie de Manawaka, qui nous présente trois destins de femmes, Ta maison est en feu est le plus fort (ai-je besoin de préciser que non, ce n’est pas un roman pour femmes, non, ce n’est pas une écriture féminine? Que c’est un petit bijou?). Margaret Laurence y décrit le mal-être d’une mère de quatre enfants qui a (en apparence) tout pour être heureuse et qui s’enfonce dans l’alcoolisme et la dépression. À un moment du livre, l’héroïne a l’intuition que sa place est dans la vie publique, avec les femmes en lutte, lorsqu’elle croise une manifestation à laquelle elle aimerait participer, mais voilà, il y a les enfants à aller chercher, le souper à préparer… Son mari fait semblant de la comprendre mais la traite en femme. Le roman se termine, sans grand espoir, par cette phrase, qui, de 2012 jusqu’à ma récente séparation et départ de mon foyer, n’a cessé de résonner en moi : «  je suis encore vivante, mais pour combien de temps? ».

Comme l’héroïne de Margaret Laurence, je me suis aussi retrouvée à bout, avec un vide existentiel que la maternité ne palliait pas mais accentuait au contraire, car quoi, j’avais tout pour être heureuse! Comme son héroïne, je ne cessais de tomber amoureuse d’autres hommes, parce que comme elle, j’imaginais que c’était un homme qui allait me sauver. Comme elle, j’imaginais que le bonheur résidait aussi dans le plaisir sexuel. Ce que mon mari croyait aussi. Benoîte Groult dans ainsi soit-elle, parle de cette survalorisation de la sexualité dans notre société, phénomène qui ne s’est pas arrangé. Pour elle, cette survalorisation découle de la suprématie du phallus, et elle nuit autant aux hommes qu’aux femmes, qui s’imaginent devoir s’épanouir dans la sexualité alors que le bonheur réside dans un respect et une confiance mutuelle.

Comme l’héroïne de Laurence, j’ai longtemps cru que c’était moi qui était folle. J’ai continué à m’investir pleinement dans la maternité, à ne pas avoir d’amies ni d’amis par peur d’aimer d’autres personnes que mon mari et mes enfants, à ne pas oser sortir sauf pour du bénévolat ou des réunions, parce que s’accorder une soirée, ou pire, un week-end seule, aurait été profondément égoïste. Pour me montrer l’exemple, mon mari a arrêté de sortir aussi, sauf qu’on s’est enfermés tous les deux dans un huis-clos étouffant qui aurait pu avoir notre peau, si je n’avais pas sacré mon camp, un beau soir de septembre. Étant française et sans famille au Québec, je suis allée dans un centre d’hébergement pour femme, havre de paix où les intervenantes (merci à elles) m’ont ouverte au féminisme.

Depuis, je suis hypersensible à toutes les atteintes faites aux femmes, à toutes les tendances rétrogrades. Et dans les libérations des femmes, celle qui m’interpelle la plus est celle de la mère. Déjà bien avant, Élisabeth Badinter m’avait interpellée, lorsqu’elle s’inquiétait d’un retour en force de la mère parfaite. Ce qu’elle disait à propos d’un retour de la mère parfaite, je le voyais partout, avec l’allaitement, les couches lavables, l’école à la maison. Je suis une adepte de l’allaitement mais l’imposer à toutes semble une injonction culpabilisante pour celles qui n’allaitent pas. J’ai discuté avec plusieurs mamans qui faisaient l’école à la maison et qui disaient, en substance « oui, c’est moi qui reste à la maison, oui, j’avoue je suis un peu traditionnelle, mais je trouve ça génial que mon enfant puisse avoir l’école à la maison et je trouve normal que ce soit la mère qui assume ça ». J’ai vu beaucoup de maris, comme le mien, qui s’investissaient 50-50 dans les soins aux enfants et le ménage, mais reste que ce sont les mères qui qui ressentent plus fortement l’inquiétude et la culpabilité quand leur fils se fait tabasser à l’école, quand leur enfant est malade, quand elles se font une sortie pour elles. Et ce n’est pas forcément de la faute des pères non plus. C’est ancré en nous, dans la société, c’est à déconstruire.

Cet été, j’étais en vacances chez une amie, on devait sortir au musée et son petit garçon était dû pour une sieste. On en avait déjà trois à emmener au musée, son chum devait bricoler et aurait juste eu à mettre son fils à la sieste. Eh ben non, ma copine a décidé d’emmener son fils parce que, pour bricoler, son chum avait besoin d’être tout seul. La liberté de faire une activité seule chez soi, pour soi, de se retrouver un peu dans sa bulle, c’est aussi quelque chose de difficile à demander.

Parce que, pour moi, la vie de femme mariée et mère, c’était aussi la difficulté à fréquenter des femmes célibataires ou sans enfants, j’organise ce souper de fille. Reste à voir si les copines répondront, car ce que je vois autour de moi c’est que, sans pour autant avoir d’interdit, les mères s’autorisent peu de sorties pour elles.

Elsa Moulin