Suffisant, l’angelot?

Une initiative québécoise a vu le jour dans les dernières semaines, visant à lutter contre les violences à caractère sexuel dans les bars fréquentés par les communautés étudiantes. Celle-ci s’inspire des Angels shots  et de l’initiative Ask for Angela que l’on retrouve déjà dans plusieurs établissements aux États-Unis et en Angleterre.

Le principe est simple. Vous êtes client.e dans un bar, vous vivez une situation d’inconfort et ne savez pas comment réagir pour vous en sortir. Vous allez au bar et demandez un Angelot à la personne qui y travaille. Celle-ci pourra alors intervenir afin de vous sortir de cette situation difficile, selon des directives qui seront mises en place (vous mener en lieu sûr, vous appeler un taxi ou appeler la police).

Voyons d’abord le bon côté : il est grand temps qu’on lève enfin le voile sur l’importance des violences à caractère sexuel dans le milieu de la restauration. La campagne vise ainsi à rendre visible et à sensibiliser les restaurateurs et la clientèle sur des enjeux de violences sexuelles, notamment du consentement. Il faut également saluer la volonté de former les employé.es à être de meilleur.es témoins actif(ves), et donc à apprendre à repérer les manifestations de violences à caractère sexuel dans les interactions quotidiennes.

Mais cette réponse est-elle suffisante?

L’Angelot suppose plusieurs choses. D’abord, que les employé.es soient adéquatement conscientisé.es pour répondre à de telles situations. Or, ma longue expérience de serveuse m’a appris l’ampleur du phénomène de banalisation du harcèlement à caractère sexuel dans les débits de boissons. En effet, une situation de harcèlement de la part d’un client sera généralement perçue et justifiée comme étant du simple flirt et faisant donc partie de l’univers dit « attendu » de ce genre d’endroit. La tolérance qui s’y exerce va bien au-delà des limites acceptées en d’autres circonstances (et surtout des limites de ce qui doit être accepté).

De plus, comme serveuse, je me suis souvent butée à de l’incompréhension de la part de mes collègues qui niaient mes inconforts, malaises personnels ou craintes face à certaines situations, alors je cherchais des allié.es pour soutenir mes interventions. Je crains donc que le sentiment d’inquiétude des femmes qui trouvent le courage d’aller commander un Angelot ne soit pas pris au sérieux, ou que les personnes censées les accompagner ne soient pas formées adéquatement pour répondre à ce type de situation. Être un.e véritable allié.e nécessite conscientisation et bonne volonté.

D’autre part, cette initiative s’adresse principalement aux client.es et non aux personnes qui travaillent dans les bars et les restaurants, qui vivent quotidiennement des situations de harcèlement et d’agressions verbales et physiques. Vers qui la barmaid doit-elle se tourner lorsqu’elle est elle-même victime d’une agression et que ses collègues banalisent la situation? Mentionnons d’ailleurs cette étude américaine qui démontre que les femmes qui travaillent dans l’industrie de la restauration subissent 5 fois plus de harcèlement sexuel que la moyenne des femmes travailleuses.

Finalement, je crains que la responsabilité d’un environnement sécuritaire ne repose que sur les épaules de la victime. Une agression se produit? « Elle n’avait qu’à aller commander un Angelot au bar, la pauvre! » Encore une fois, on cible une plus grande responsabilisation des femmes, et non pas celle des agresseurs.

Par la bande, on ferme les yeux sur les problèmes criants d’objectification du corps des femmes qui travaillent en restauration et de la banalisation des violences sexistes qu’on y retrouve. Qu’attendons-nous pour dénoncer l’attitude de prédation des clients qui guettent l’arrivée de clientèles féminines pour s’y jeter, ou qui emploient leurs après-midis à reluquer les corps des employé.es et des client.es? Quand allons-nous critiquer la fâcheuse tendance à la confusion entre « service » et « servitude » (tu vas m’apporter une belle blonde comme toi, ma belle! – rires gras). Qui pour dénoncer la désespérante persistance des doubles-standards vestimentaires entre les hommes et les femmes dans les bars et les restaurants? Et pour décrier les attentes de « contreparties » suite à un verre offert ou à un généreux pourboire d’un client ?

Bref, je trouve l’initiative des Angelots noble et nécessaire, mais insuffisante; comme la première pierre d’un édifice qu’il reste à bâtir. Il est temps que le milieu de la restauration fasse son examen de conscience, que les gestes et attitudes sexistes cessent d’être aussi largement tolérés et que l’on crée des environnements véritablement sécuritaires, respectueux et agréables pour les client.es comme pour celles et ceux qui y travaillent.

Annie Grégoire-Gauthier

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