Les Angélique sont un collectif qui aborde les réalités des femmes noires à Montréal. Chacune expose son point de vue personnel en réaction à la pièce Angélique montée à Montréal en mars.Voir ici le texte de Marie-ANGÉLIQUE. Suivez notre collectif sur Facebook @MJAngelique.

De mon visionnement de la série Roots dans mon enfance, je me souviens particulièrement de la scène où Kizzy est vendue. Arrachée à ses parents Kunta Kinte et Bell Waller, elle est emmenée de force dans un carrosse alors que sa mère s’effondre sur le sol de poussière, déchirée de douleur. J’avais moins d’une dizaine d’années et pourtant, mon cœur saignait déjà sur le sort des familles écartelées par l’esclavage.

J’ai senti ma poitrine se transpercer à plusieurs reprises lors de la représentation de la pièce Angélique, écrite par Lorena Gale et mise en scène en mars dernier par Mike Payette dans une production du Black Theatre Workshop. À certains moments, le souffle m’a manqué.

Enfin, je voyais des corps noirs sur une scène montréalaise. Enfin je voyais ma douleur portée en une histoire qui valait la peine d’être racontée, à quelques kilomètres à peine des lieux où elle s’est déroulée. Enfin il devenait impossible de nier notre histoire à nous, celle qui n’est jamais contée et qui pourtant a bien eut lieu, ici même.

 

Une mère, berçant son bébé décédé, né du viol de son maître.

Une mère, berçant son bébé décédé, né du viol de son maître.

Une mère, berçant son bébé décédé, né du viol de son maître.

 

Les mots ne me permettent pas d’exprimer le froid qui s’enfonce dans mon corps.

Pour moi, c’est ça, l’horreur de l’esclavage. Une mère qui assassine son enfant pour lui permettre d’échapper à son propre sort (rappelons-nous de Beloved). Deux esclaves que l’on force à s’aimer, le gain en tête. Des voisines pour qui la discussion même est défendue.  L’amour impossible. L’amitié interdite. La filiation et les liens familiaux possédés.

Nous portons l’héritage de 7 générations avant nous. Et nous sommes responsables des 7 générations suivantes. Comment les contextes historiques ont affecté les liens familiaux, les liens d’amour, les liens d’amitié qui nous unissent ? Comment l’esclavage continue-t-il d’affecter nos intimités ? L’amour que nous éprouvons envers nous mêmes, les uns envers les autres. Nous ne pourrons cesser de parler de nos traumatismes collectifs tant que nous ne guérirons pas les blessures quotidiennes qu’ils continuent de nous infliger.

Chaque personne noire qui s’aime répare un peu des violences collectives de notre histoire. Chaque femme noire qui s’aime accomplit à chaque jour un acte de résistance. Et déjà, Marie-Angélique la femme noire du Québec, celle qu’on ne peut plus cacher sous le tapis et qui nous rappelle à chaque fois que l’esclavage, oui, a bien existé sur ce sol, celle qui rit et qui aime et qui se souvient ; déjà, elle savait s’aimer elle. Elle connaissait sa valeur. Et elle était libre. Alors je choisis d’être Marie-ANGÉLIQUE, pas parce qu’elle était esclave, mais parce qu’elle s’aimait