Figure de la policière dans Happy Valley

Happy Valley est une série télévisée britannique écrite par Sally Wainwright comprenant deux courtes saisons de six épisodes chacune. L’action se déroule dans les vallées du Yorkshire en Angleterre. Catherine Cawood (Sarah Lancashire), la protagoniste de la série, est une sergente de police divorcée de 47 ans vivant avec sa sœur Clare, ancienne héroïnomane, et Ryan, le petit-fils de Catherine, issu d’un viol. Il se trouve que la fille de Catherine, Becky, s’est suicidée peu de temps après son accouchement, complètement détruite par l’agression sexuelle subie et l’absence de justice. Daniel, le fils aîné de Catherine, ne parle presque plus à sa mère depuis cet événement dramatique puisqu’il se sent délaissé, sa sœur décédée ayant pris toute la place dans la famille. Sans entrer dans tous les détails et les intrigues secondaires de la série (no spoilers), je vais me pencher sur la figure de la policière Catherine qui est une personnage complexe et fascinante. C’est l’une des rares figures policières que je me suis surpris.e à aimer, peut-être parce qu’elle ne ressemble pas du tout aux autres policiers et policières que je connais (dans la fiction ou la réalité).

La série commence avec Catherine en uniforme qui doit aller voir un jeune homme qui menace de s’immoler dans un parc suite à une rupture amoureuse. En quelques minutes à peine, le personnage de Catherine est très bien défini. Elle est drôlement sarcastique, authentique, blasée, mais incroyablement forte et résiliente. Elle dit à l’individu qu’elle s’inquiète pour lui considérant qu’il est en état d’ébriété avancé, et lui parle de sa vie à elle qui n’est guère mieux, évoquant ses problèmes familiaux importants. Un vrai dialogue s’installe malgré le rapport de pouvoir policière-citoyen. Catherine possède ce don d’humilité d’être capable d’authenticité en tout temps, de transparence et de vulnérabilité, qui est sa force première dans son travail et ses rapports humains en général. Elle n’incarne pas le cliché du policier cishet masculin et violent prêt à tout pour arriver à ses fins. Je pense notamment à Jack Bauer, exemple ultime du policier violent dans la série 24 heures chrono, qui n’hésite jamais à torturer des gens pour leur soutirer des informations pouvant faire avancer son enquête (ou non). Catherine utilise rarement la violence dans l’exercice de ses fonctions, son arme principale étant plutôt la persuasion par le dialogue et l’empathie. C’est agréable de regarder une série policière où la violence brute n’est pas la solution à tous les problèmes. Happy Valley est d’abord un drame psychologique où les personnages sont des
vrai-e-s humain-e-s qui grandissent et évoluent à mesure des événements.

 

L’histoire se complique lorsque Tommy Lee Royce, l’agresseur de Becky, sort de prison après une peine passée pour d’autres activités criminelles, n’ayant jamais été inculpé pour le viol de Becky. Catherine devient obsédée par Tommy et cherche à savoir ce qu’il devient. Comme elle l’explique à son supérieur qui lui recommande plutôt de prendre ses distances, elle préfère garder un œil sur ses plus grandes peurs (Tommy) pour être prête à intervenir et garder un certain contrôle sur sa vie. Catherine doit sans cesse se battre contre le patriarcat systémique, car personne n’admet les vraies causes du suicide de sa fille. Catherine se range du côté de sa fille victime alors que ses collègues masculins et même son fils Daniel lui répètent sans cesse que sa sœur était toxicomane et « cherchait le trouble ». Tommy Lee fait du déni total et affirme à un moment donné que Becky était amoureuse de lui, ce qui n’excuse pourtant aucunement ses gestes. Réponses classiques des acteurs de la culture du viol : retourner la faute sur la victime à cause de ses comportements ou de ses sentiments. Un peu comme Stella Gibson (Gillian Anderson) dans The Fall, Catherine reste convaincue jusqu’au bout que Tommy Lee n’a pas changé et représente une menace réelle, un agresseur en liberté. Tommy Lee se trouve rapidement mêlé à un kidnapping et à une autre agression sexuelle et on constate à quel point Catherine avait raison d’être sur ses gardes. Pendant toute la série, elle cherche à trouver des preuves suffisantes pour que justice soit faite pour sa fille et les autres victimes d’agressions.

La question de l’anonymat est aussi abordée avec brio dans la série. Catherine respecte le choix des survivantes d’agressions sexuelles de ne pas aller en Cour, mais elle fait également son travail de policière pour que justice soit faite. En croyant les victimes jusqu’au bout et travaillant dans les marges, c’est là qu’elle déroge de l’éthique policière traditionnelle et réussit à subvertir le pouvoir patriarcal. Une solidarité sans tabous se crée entre les femmes de l’histoire. Malgré les rapports de pouvoirs inhérents et la structure policière hyper hiérarchique, on sent que Catherine est d’abord une personne qui veut aider son prochain et remet en question ses supérieurs masculins. Malgré les honneurs qu’elle reçoit pour son travail, on comprend que sa fibre féministe prend le dessus. D’ailleurs, Catherine confronte durement des collègues qui prennent à la légère le viol d’une travailleuse du sexe en raison de son occupation. La protagoniste insiste sur le fait que c’est une humaine comme les autres et que c’est de leur devoir de la protéger au même titre que n’importe quelle autre personne.

Happy Valley est une série policière à saveur féministe qui en plus de traiter d’agressions sexuelles et de santé mentale a le mérite de mettre en scène des femmes (cis) plus âgées en tant que personnages principaux et importants. Le suicide de Becky n’est pas réduit à des considérations individuelles ou psychologiques, car Catherine révèle les structures systémiques de la culture du viol, notamment dans le corps policier et le système de justice. Bref, c’est une série très bien scénarisée et réalisée qui mérite d’être écoutée.

 

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