L’événement Dramaturgies en Dialogue, organisé par le Centre des auteurs dramatiques (CEAD), situé à Montréal, présente chaque année une myriade de lectures publiques, de causeries et de performances durant une semaine. L’édition 2017 s’est tenue du 23 au 30 août, principalement au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Mon intérêt étant évidemment toujours tourné vers des œuvres féministes ou d’autrices, voici quelques mots sur des textes écrits, mis en lecture et performés par des femmes.

 

Ghost Rings de Tina Satter et Half Straddle

 

La performeuse new-yorkaise Tina Satter, aussi directrice artistique de la compagnie Half Stradlle, en résidence d’écriture au CEAD jusqu’en octobre, présentait, non pas une lecture publique, mais plutôt un spectacle au Théâtre La Chapelle. Quelque part entre la performance théâtrale et le show rock, accompagnée de deux performeuses et d’une personne aux claviers, Satter nous invite dans une sorte d’autofiction, mettant en parallèle sa relation avec sa sœur et celle de deux personnages fictifs, Samantha et Shawna. Mis en scène dans une version unplugged et écourtée, Ghost Rings navigue entre l’enfance et l’adolescence, fouillant les méandres d’une amitié-amour complexe et célébrant le girl power par effusions vocales. Paillettes, animaux de peluche et de plastique nous servent de repères (ou non) pour appréhender l’histoire de Samantha et Shawna, en nous entrainant dans leur imaginaire. Il faut aimer le style; dépouillé, diy aux allures de bricolage queer, qui m’a rappelé quelques belles performances de l’époque des soirées Meow Mix[1]. Malgré cela et peut-être aussi à cause de ma difficulté à saisir toutes les partitions, mon anglais n’étant peut-être pas à point pour une compréhension optimale du récit, j’ai eu peine à me retrouver dans cet univers. La performance a plutôt généré plusieurs questions; comment arriver à mettre en forme un univers queer autrement que par la paillette, l’ironie et les ours en peluche, par exemple? Comment faire pour que l’esthétique dialogue adéquatement avec le sujet de la performance, pour que la rencontre entre les deux stimule une réflexion politique? Malgré ma déception, il faut saluer cette initiative du CEAD de nous avoir fait découvrir le travail de Satter et de ses acolytes.

 

Gertie et Alice à la mer (tu es pour moi) de Caridad Svich (dans une traduction française de Fanny Britt)

 

Texte-paysage, Gertie et Alice à la mer, c’est peut-être d’abord l’histoire de Gertrude Stein et Alice B. Toklas. Dans une maison qui semble la dernière sur une île (Lesbos ?), sur laquelle viennent se cogner des bateaux de réfugiés, Gertie, Alice et leurs amies Phoebe et Emily, discutent peur, désir et déluge, alors que la mémoire de Gertie s’effrite tranquillement. À travers les failles laissées par cette mémoire fracturée apparaît la précarité de l’art, des relations, des souvenirs. Une langue poétique qui se déploie tout en lenteur, des femmes âgées qui se choisissent dans l’amour et l’amitié, pour qui « le sens, c’est toi et moi », qui nous confrontent au temps qui passe, ce temps qui fragilise les esprits et marque les corps, ces divers éléments font de Gertie et Alice un texte féministe voire même subversif dans le contexte actuel. L’auteure ne cache pas avoir voulu présenter des figures de femmes privilégiées, qu’elle confronte à des enjeux graves, comme celui de la crise des migrants. Les échos des réfugiés sont là, tout près, on le sent bien, et ils renvoient les personnages à l’urgence d’agir. Pour Caridad Svich, il s’agit d’une pièce résolument anti-capitaliste, dans sa façon de ralentir la cadence du récit, de proposer des représentations lesbiennes et de sortir complètement des habituelles expériences des femmes dépeintes au théâtre. Le conseiller dramaturgique Paul Lefebvre, entre deux événements, cherchant à décrire rapidement la pièce, a laissé glisser « qu’il ne se passait pas grand chose dans cette pièce ». Je dois être une des dernières utopistes parce qu’il m’a semblé qu’aimer une femme, sur scène, demeure encore une action significative et radicale, trop peu vue. Un texte de théâtre marquant.

 

Dounia, le monde de Pascale Rafie

 

En terminant, je veux mentionner brièvement le dernier texte de l’auteure québécoise Pascale Rafie, Dounia, le monde, présenté lui aussi en lecture publique à Dramaturgies en Dialogue. Malgré plusieurs longueurs et répétitions et certains choix dramaturgiques moins convaincants (le chœur des voix, entre autre), l’histoire de Dounia n’est pas sans intérêt. Cette grand-mère arabe centenaire, gourmande et joyeuse; sa fille Leila, dont les pieds sont coincés dans un réel trop mécanique; et enfin, sa petite-fille Jeanne, qui cherche sa place dans le monde, sont trois personnages riches, dont les relations méritent d’être approfondies et placées dans une trame dramatique qui gagnerait à être plus concrète, un brin moins symbolique.

 

Dans ces espaces de mémoire, où des générations de femmes revisitent le passé et rêvent d’avenirs aux multiples possibles, Satter, Svich et Rafie, malgré toutes les différences qui les séparent, proposent des façons alternatives de reconfigurer des imaginaires féminins, féministes et queer.

 

[1] Initiative orchestrée par Miriam Ginestier, les Meow Mix étaient des soirées de happenings et de performances queers, présentées une fois par mois à la Sala Rossa, entre 1997 et 2012.