(Se) soigner est politique

Laissez-moi vous parler d’un problème épineux. La thérapie et la politique. Aujourd’hui on a tendance à les séparer.

 

La thérapie, c’est pour les victimes de traumas et la politique, c’est pour faire bouger les choses ensemble. Je suis emmerdée par cette définition. Cela suppose que les militants, féministes ou pas, vont bien. Les victimes de traumas, elles, sont incapables d’agir pour les autres.

 

Cela fait de la thérapie quelque chose d’un peu sale qui se cache. Cela ne concerne que nous et nos honteuses névroses. Au contraire, la politique se porte bandoulière, c’est noble, c’est bon, cela transcende nos soucis individuels.

 

Pour moi, c’est un problème. Je ne veux pas dire qu’il est impossible de s’engager contre une oppression qui n’est pas la nôtre. Ce qui m’apparaît, c’est qu’on ne peut parler des blessures des autres qu’à partir des siennes. Inévitablement sinon, on se transforme en juge impartial ou en psy condescendant. On rend l’autre incapable de se saisir de sa vulnérabilité pour agir.

 

En devenant militants, les victimes semblent échanger leur blessure contre de la légitimité. Je comprends qu’elles en aient besoin. Les victimes de violence conjugales ou de viol ont tout juste le droit de parler à leur procès, si elles ont réussi à parvenir jusque-là. On peut faire de leur cas un exemple, demander justice pour elles, chercher à les sauver. On ne peut pas donner à leurs discours une véritable portée politique.

 

Le mouvement #metoo a montré à quel point le statut de victimes n’était pas limité à une poignée de pauvres filles. Le trauma est collectif, ce qui ne veut pas dire qu’il est pareil pour toutes.

 

Est-ce qu’on soigne un trauma uniquement à coup de slogans et de lobbying ? Je ne crois pas. Se soigner et réfléchir à comment le faire est fondamental. Ne pas se laisser imposer des manières d’aller mieux, d’aller bien. Alors oui, les blessures de toutes ne forment pas un paysage absolument clair et uniforme. C’est plus difficile à défendre. Mais n’est ce pas à ce prix que l’on peut prendre en compte toutes les femmes ? Toutes les blessures ne seront pas solubles dans la politique. C’est un drame, une réalité résistante mais aussi un incroyable challenge éthique.

 

J’ai entendu au sujet de #metoo, « à la manif, on va essayer de politiser tout ça ». Mais rendre visible les blessures, sans les lisser, sans honte, est déjà politique.

 

Et ce que je dis marche aussi dans l’autre sens. S’il s’agit de tremper la politique dans la thérapie. Il faut aussi que les thérapeutes soient des militants. Il faut qu’en soignant les traumas, ils aient pour but de soigner le monde. Dévoiler les structures sociales à l’origine des troubles psychiques est un acte politique, donner d’autres repères, plus justes, plus constructifs est un acte politique.

 

Dans une thérapie, l’enjeu est souvent de réadapter au monde ceux que le monde agresse. Mais je pense qu’il y a bien plus beau à faire que de normaliser les inadaptés. La thérapie peut être un incroyable laboratoire de réappropriation et de transformations des normes. Car la norme ne vient pas que d’en haut, elle se construit individuellement ou en petits groupes. Et quoi de plus politique qu’un espace où ceux que les normes blessent peuvent travailler sur elles ? Quoi de plus politique que de mettre au jour ses comportements, ses représentations, ses croyances et de les rendre malléables ? Se priver, en politique, du travail thérapeutique, c’est se priver d’une incroyable créativité. Une créativité à vif nourrie par la vulnérabilité et la nécessité.

 

Alors oui, on parle souvent de « prendre soin de soi » dans le féminisme, on parle aussi d’ être « bodypositif ». Si on ne creuse pas plus loin, on a l’impression de lire des recommandations de magazines féminins. Il est temps d’affirmer que prendre soin de soi ce n’est pas seulement prendre un bon bain quand on est triste : c’est soigner ses blessures, ses traumas, ses cicatrices, ses bleus. C’est les montrer sans complaisance mais sans culpabilité non plus. C’est montrer aussi comment on les soigne, avec des conversations, des rencontres, des théories, des actions, collectives ou non.

 

Être bodypositif ce n’est pas seulement poster des photos de ses vergetures sur instagram, même si c’est sans doute une bonne chose, c’est aussi soigner ses troubles alimentaires, son anorexie, sa culpabilité. C’est assumer à quel point parfois on ne s’aime pas, même juste après avoir photographié fièrement son bourrelet et l’avoir posté sur facebook.

 

Prendre soin de soi ce n’est pas toujours aller de l’avant avec le sourire, en étant affirmée, assurée, avec une répartie parfaite. C’est aussi pleurer des heures d’impuissance, se relever, se mettre en colère un peu trop fort et s’excuser. Ne pas prendre assez de place puis trop. C’est être douce avec ses échecs et tendre avec ses dysfonctionnements.

 

La thérapie n’est pas l’ennemi de la politique, c’est le lien entre nous toutes. Peut être même entre nous tous.

 

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