Il faut qu’on parle de la zone grise

La zone grise a mauvaise presse ces temps-ci. Je comprends bien pourquoi, c’est un argument foireux pour justifier des abus sexuels.  « Les signaux étaient brouillés donc je ne pouvais pas savoir », disent certains hommes après une agression. La zone grise est un mauvais argument, nous sommes d’accord. On n’atténue pas un viol en invoquant la zone grise. Mais est-ce que pour autant, elle n’existerait pas ?  Et est-ce qu’en parler est nécessairement antiféministe ?

 

La zone grise pour moi c’est un espace d’incertitude dans lequel il est difficile de dire oui ou non de manière claire.  Dans le sexe, il n’y aurait pas d’espace d’incertitude, d’ambivalence, de trouble ? Oui, être ambivalent-e peut conduire à être abusée, manipulée, mais ce ne sont pas des synonymes. L’exploration de la zone grise ne se termine pas systématiquement par un viol, dieu soit loué. Éprouver ses limites, ce n’est pas forcément les dépasser. Pourquoi l’ambivalence ne pourrait-elle pas être un espace de transaction avec soi et avec l’autre ?  Des rapports de pouvoir déséquilibrés saturent l’incertitude d’ordres implicites, c’est l’évidence.  Mais si la dissymétrie hommes/femmes tombait, est ce que l’incertitude s’évanouirait ? Et est-ce que ce serait une bonne chose ?

 

Que se passerait-il si on envisageait l’incertitude comme un espace de suspension des possibles, d’exploration ou encore de déconstruction des comportements ? Bien sûr, cela suppose de ne pas fuir tout de suite des émotions de peur, de gêne, de désir incontrôlé ou de joie inexplicable. Le désir est quelque chose de très cool mais la société nous a ordonné si longtemps de le refouler qu’on ne sait pas toujours quoi en faire, soyons honnêtes.

 

Évidemment, cela suppose des précautions. Négocier n’est pas une évidence. Les humains se comprennent mal. Ils peuvent proposer ou accepter des choses qu’ils ne veulent pas vraiment. Pour faire plaisir. Pour simplifier. Parce qu’ils ne savent pas dire ce qui leur plairait. La zone grise peut provoquer des malentendus, voire des drames. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas, ça veut dire que nous ne savons pas comment la gérer. Or, ce que nous ne savons pas, nous pouvons l’apprendre. Une éducation, féministe mais plus généralement attentive aux rapports de pouvoir, est indispensable.

 

Il faut dire que le monde social ne nous encourage pas à affronter l’inconnu. Accéder à de l’inexploré chez soi ou chez l’autre, c’est potentiellement angoissant. Et parfois, ce qui m’excite est contraire à mes principes ou brouille mes repères. Et cela, nous avons du mal à en changer. Mais est-ce que la sexualité n’est pas un bon espace pour mettre à l’épreuve sa morale et ses limites ? La zone grise on peut vouloir la réduire, on peut aussi vouloir y plonger. Y compris et peut-être surtout s’il y a des risques, physiques, émotionnels, idéologiques. Le risque, ça fait mouiller les sous-vêtements. Est-ce que pour autant, la sécurité doit aller se faire foutre ?  Je ne crois pas.

 

Cet endroit de risque, un certain type de milieu en parle très bien : le BDSM. Dans le BDSM on n’a pas peur de dire que le sexe est trouble. On n’a pas peur de le mettre en rapport avec la violence, la soumission, la domination et la douleur. On n’oppose pas ces notions au consentement, au soin et à l’attention. Au contraire, il paraît évident que c’est indispensable. Accompagner l’autre dans un espace émotionnel potentiellement instable, c’est faire preuve d’un putain d’engagement dans l’instant. Je ne connais pas bien ce milieu, mais lors de mes quelques incursions j’ai été totalement bluffée par la qualité de l’écoute, de l’empathie et plus généralement des relations. Rarement, j’ai vu une telle attention qui sait mêler le goût du risque, du jeu et de la maîtrise. Ce travail sur le désir dans ses endroits les plus fragiles est pour moi un acte féministe fort. Il s’agit de se libérer de toute injonction normative, y compris celles qui définissent les canons d’ « une bonne femme libre » sans renoncer à se protéger.

 

Pour moi, si marginal que soit encore le BDSM, il met en valeur une chose commune à tous les rapports sexuels : on n’a pas toujours envie de tout pacifier dans la sexualité mais faire la guerre n’est pas une compétence innée, et encore moins bien répartie entre les sexes. Il faut avoir appris à se battre, connaître ses forces, reconnaître ses limites et savoir céder. En définitive, on peut jouer avec la zone grise comme avec le feu. C’est possible mais délicat. Ça ne s’improvise pas,  c’est un travail continu, excitant et sans cesse à refaire. On peut être un virtuose du risque. Explorer le gris est un art. Un art de la guerre, du doute. Une esthétique, une éthique et une politique dans lesquelles le féminisme est essentiel.

 

Faire traverser cette zone trouble à quelqu’un, c’est être capable de contenir son désir et d’être en empathie avec celui de l’autre. Pas question, donc, d’invoquer sa détresse sexuelle pour justifier un abus dans ce cadre. Redéfinir la zone grise ce n’est pas autoriser les agressions, c’est ramener de la conscience dans les zones troubles du désir. Dans la pénombre, on prend le risque de mieux se connaître et peut être surtout dans ses aspérités morales, émotionnelles et politiques.

 

Ainsi parler de la zone grise, ce n’est pas parler d’abus, c’est parler d’expérimentation, de risque en conscience et d’attention exigeante. La zone grise existe mais ce n’est pas une main baladeuse ou une remarque déplacée. Elle se gagne à force d’empathie, de travail et de remise en question.  Nous, féministes, nous devons parler de la zone grise car elle est un puissant espace d’exploration et de transformation personnel et relationnel.

5 Comments

  • meg
    10 février 2018

    Dans la zone grise il n’y a effectivement pas toujours une agression sexuelle ou/et un viol, mais la zone grise est propice aux agressions et aux viols, elles les favorise par le non dit, la non expression franche des désire féminins.

    Je dit féminin, car dans la zone grise le désir qui ne s’exprime pas c’est celui des femmes, les hommes ayant le droit d’importuné. La zone grise n’est possible que dans la pensée puritaine qui consiste à dire qu’une femme qui exprime clairement son désir n’est pas désirable – au risque de se prendre stigmate de la salope en retour –
    La zone grise est le produit de la culture libertine (issue du catholicisme), qui veut que les femmes doivent cacher leurs désirs pour rester respectables. D’ailleurs les figures de prétendus séducteurs et libertins, Dom Juan, Valmont, Sade sont tous des puissants qui violent à tour de bras.

    Je pense qu’il est plus judicieux et constructif de promouvoir une expression claire, franche des désirs (le consentement éclairé), plutot que d’érotiser encore l’ambiguité sur le consentement comme le firent les libertins du XVIIIeme.

    Par rapport au BDSM, la zone grise est absolument à proscrire. Le BDSM demande au contraire à ce que le scénario soit clairement exprimé, en détail, avec le mot de commande qui est sensé éviter toute zone grise justement. Si j’autorise telle personne à me fouetter le séant, et me piquer des aiguilles dans les orteils, je le défini à l’avance, et je suis claire sur le fait que tel mot marquera la fin du jeu et que j’accepte pas telle ou telle pratique. Rien de gris la dedans. Le gris dans le BDSM c’est vraiment dangereux, le BDSM à besoin d’un contrat précis entre les participant·es pour ne pas devenir des agressions sexuelles.

    Je pense qu’il est urgent d’érotiser le consentement féminin, et de désérotiser la zone grise. Même si j’ai conscience que c’est plus facil à dire qu’à faire.

    Je pense que la peur du viol et des agressions sexuelles doit changer de coté. Non pas que les hommes cis-hétéros doivent avoir peur d’être violés par des femmes cis-hétéros, mais ils doivent avoir peur d’être des agresseurs, des violeurs ou d’être confondus avec des agresseurs. Les hommes doivent montré qu’ils sont préoccupés par le consentement des femmes, par l’expression de leur désir à elles, ils doivent montré qu’ils ont pas de problèmes avec les femmes libres et égales dans l’expression de leurs désirs. Qu’ils ont pas besoin de faire de nous des prudes ou des salopes pour avoir une érection.

    C’est assez que les femmes et les filles prennent 1000 précautions contre le viol alors que les hommes n’en prennent aucune. Assez de la zone grise.

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    • Isabelle Klein
      10 février 2018

      Par ailleurs, je ne suis pas sûre que dans le BDSM la zone grise soit si proscrite. On y utilise fréquemment un code couleur (utilisable dans plein de situations non BDSM d’ailleurs) qui inclut certes le rouge (on stoppe tout maintenant, mes limites sont dépassées) et le vert (va y je suis ok, mes limites sont safes) mais aussi le orange (c’est touchy pour moi mais on peut continuer, par contre il faut faire attention/en discuter/changer un truc). C’est cet orange là qui moi me semble intéressant et qui désigne les zones ambiguës de notre désir non pas comme des choses à sacraliser (comme pour les libertins) mais comme des espaces intéressants d’exploration, de travail et de plaisir…

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    • Isabelle Klein
      10 février 2018

      Je ne suis pas sure que tu ai tout à fait compris ce que j’essayais d’expliquer.

      L’ambivalence et l’incertitude desservent les femmes dans la société patriarcale qui est la notre. Mais je pense que c’est une erreur d’assimiler l’ambivalence comme argument aux agressions sexuelles et l’ambivalence comme réalité vécue voire voulue en tant que zone d’exploration pour les hommes comme pour les femmes.

      Je ne pense pas que ce soit patriarcal d’érotiser le risque. C’est patriarcal d’érotiser le risque que la femme prend face à l’homme, d’érotiser le viol (ce que je ne suggère PAS DU TOUT). Le risque est une composante majeure de l’érotisme pour moi. Mais je refuse d’être assimilée à une femme soumise et inconsciente parce que j’assume cette partie de mon désir;

      Une fois dit cela, assumer la dimension « risque du sexe », ce n’est PAS abandonner la clarification. Ce n’est pas abandonner le consentement. Et ce n’est sûrement pas oublier que la sexualité est saturée à l’extrême de rapports de pouvoir inégalitaires.

      Pour moi c’est précisément cela qu’on trouve dans le BDSM que j’ai eu l’impression de découvrir. Une érotisation du risque ET du consentement en même temps. Pour moi, c’était ça la teuf. Dans ce cadre, aimer le risque ce n’est pas aimer que ses limites soient piétinées ou détruites. Ca nécessite un putain de travail sur soi et de la part de son/ses partenaires. Ca nécessite un putain de travail pour connaître ses limites (ce que les femmes sont peu encouragées à faire) et à respecter absolument celles de l’autre (ce que les hommes sont peu encouragés à faire).. En d’autres termes, parler de risque ce n’est pas abandonner les notions de consentement et de clarification, c’est les rendre ABSOLUMENT INDISPENSABLES;

      Par ailleurs, la zone grise n’existe pas en BDSM en tant que telle. Mais j’ai déjà entendu lors d’ateliers l’utilisation d’un code couleur (ou gestuel) -utilisables en d’autres circonstances par ailleurs- pour indiquer si on est safe (vert-geste d’ouverture), complètement hors de ses limites (rouge, geste stop) ou… pas totalement safe mais qu’on a envie de continuer (orange-mouvement de repli). Ce dernier état n’est pas une sacralisation de l’ambiguïté mais le moment ou on signale qu’on rentre en zones dangereuses et qu’il faut faire gaffe/discuter/ralentir. C’est cet espace là qui me semble intéressant. Et le fait qu’il ne puisse pas être-absolument, défini à l’avance.

      Mais comme tous les trucs à risques (je sais pas l’alpinisme, l’acrobatie…), il va rester des risques. Et ces risques qu’il reste font partie du jeu et de l’excitation. Oui on se rapproche autant de thanatos que d’eros mais je pense que ça n’a pas qu’à voir avec les hommes et les femmes mais avec la vie même. Avoir des limites absolument claires c’est possible si on sort pas de sa zone de confort (et on peut bien sûr faire du BDSM et rester dans sa zone de confort). Si en sort c’est plus difficile, parce que précisément on est dans état de vulnérabilité ou on est EN TRAIN de mieux connaître ses limites. D’ou l’interêt que l’autre en face soit ultra attentif. évidemment. Et ce moment là ou on découvre ses limites, et bien c’est un espace de trouble, et c’est espace là je l’aime, parce qu’il me fait vibrer, il me fait mieux me connaître et il fait mieux connaître l’autre et me connecter à lui. Bizarrement peut être, il me fait me sentir ultra libre.

      Mais le BDSM n’est qu’un exemple. L’état amoureux peut aussi constituer une forme d’extrême émotionnel…. ou un tas d’autres trucs…

      Par contre, tout comme un alpiniste n’a aucune raison d’imposer à qui que ce soit de faire de l’alpinisme, je ne pense pas du tout que la norme du sexe doive être de faire de l’alpinisme du sexe. On peut parfaitement aimer d’autres choses ou les risques sont les plus limités possibles. Et vraiment je n’ai aucun avis moral ou esthétique là dessus. J’aime aussi beaucoup la marche tranquille en montagne par temps calme. Et forcer quelqu’un à faire de l’alpinisme sans toutes les protections c’est vraiment de la merde, on est bien d’accord.

      Par contre je pense vraiment que c’est un espace explorable, avec de la conscience, des précautions et du travail et que ces conditions mises, il peut servir les desseins du féminisme dans sa volonté pour les femmes de conquérir leur puissance (de contrôle, d’abandon, etc…)

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  • meg
    17 février 2018

    Merci pour ta réponse. Je pense avoir bien compris ce que tu veux dire et tu te contredit en disant qu’il n’y a pas de zone grise dans le BDSM mais un code couleur – vert = ok, Rouge = Stop et orange = pour les personnes qui veulent de gros risques. Je effectivement ceci tres different de la « zone grise ».
    Tu parle de risques mais tu ne dit pas des risques de quoi. Pour moi la zone grise c’est des risques de viols et de violences sexuelles, pas des risques de chute comme pour l’alpinisme. Pour l’alpinisme on porte des harnais de sécurité, pour éviter les risques de chut, pour le sexe, qu’il soit BDSM ou autre on s’assure du consentement de ses partenaires (et aussi des MST et risques de fécondation).
    La zone grise c’est une expression qui est utilisé pour invisibilisé les violences sexuelles et érotiser le non consentement féminin. Pour le plaisir que tu semble trouvé dans le BDSM, je ne juge pas mais je trouve dangereux de te servir de tes fantasmes BDSM pour donner du crédit à la conservation d’une zone floue sur le consentement et les risques de viol qui n’existe même pas dans le BDSM (vert, orange et rouge ca ne fait pas du gris au contraire c’est très précis).
    Entretenir la zone grise dans le BDSM ( et la sexualité en général) c’est un peu comme si tu faisait de la plongé en haute profondeur sans aucune sécurité ou de l’alpinisme en haute montagne toute nue. C’est beaucoup plus que risqué, c’est de l’inconscience et c’est contraire aux règles de ses pratiques (quant on veux prendre des risques et ne pas rester blessé à vie, voire y rester, il faut respecter certaines règles de sécurité. Le consentement, la protection contre les MST et le partage de la contraception (pour les hétéros) sont les bases pour une sexualité en sécurité. Le consentement c’est l’absence de flou, d’ambiguité, de zone grise, il faut s’assuré continuellement qu’on est pas en train de commettre une agression et je pense qu’il faut érotiser la sécurité plutot que le risque. Il y a beaucoup trop de viols et de violences sexuelles pour qu’on s’amuse à encourager les gens à prendre des risques de violer le consentement d’autrui.

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  • meg
    17 février 2018

    Plutôt que la défense d’une zone grise, pas bien définie, je suis pour l’élaboration d’un érotisme du consentement éclairé par le vert, l’orange et le rouge des pratiques BDSM.

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